Quel rouage êtes-vous ? Du sens de la vie en entreprise

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Quel rouage êtes-vous ? Photo par Sonny Abesamis sous licence Creative Commons

La question du sens, de « ce que je fais », en entreprise finit toujours par se poser. Elle est, j’ai l’impression, de plus en plus pregnante chez tous les travailleurs, et même au sein des générations les plus jeunes, celles qui rentrent sur le marché du travail. « Je veux bien donner ma sueur à l’entreprise (ou plutôt la vendre), mais en revanche, ce que j’attends, c’est non pas seulement une satisfaction « matérielle » (un plus gros salaire, une promotion, des responsabilités), c’est un sens. » C’est « à quoi je sers », « qu’est-ce que je fais là ? », « Est-ce que mon travail améliore la société ou améliore la vie des gens en général ? » Et cette question est légitime. Même si chacun fonctionne selon ses propres aspirations, on ne peut pas nier que dans la part des choses que l’on fait dans son activité professionnelle, il n’y a pas celle du sens, du « J’améliore le monde par mon travail ».

Peut-on changer son entreprise ?

Oh bien sûr, il ne s’agit pas de croire que « je », en tant qu’individu, je pourrai tout changer à moi tout seul – ce rôle là est donné à bien peu de personnes – mais de penser qu’à son échelle, à son petit niveau, que l’on soit cadre, ouvrier, fonctionnaire, enseignant, etc. l’on puisse contribuer, ne serait-ce qu’un peu, à l’amélioration du monde. Parce que, nous en sommes tous persuadé, il faut améliorer le monde, le changer. Parce que nous sommes tous convaincu qu’il est imparfait, qu’on peut le rendre meilleur pour soi, d’abord, peut-être, mais aussi pour les autres, sa famille, ses voisins, ses amis, ses enfants bien évidemment, mais même pour ceux que l’on ne connait pas, pour nos semblables, ceux que l’on croise dans la rue et qu’on assimile d’une certaine manière aux membres de notre société, plutôt même de notre tribu (bien que ce terme ait été largement galvaudé par la publicité) et que le bonheur de pouvoir améliorer leur quotidien existe, qu’il est gratuit, et qu’il peut nous rendre heureux.

Or le constat que l’on peut faire aujourd’hui (et si on posait la question à de nombreuses personnes dans des domaines différentes, je suis sûr qu’on aurait souvent la même réponse), c’est que nombre d’entre nous ne trouve plus d’autre sens dans leur travail que celui de ramener un salaire.

Les grandes entreprises nient l’humanité qui est en nous

Bien sûr, c’est exagéré ! Quand un travail ne vous plait pas, vous en changez (si vous le pouvez, ce qui n’est pas donné à tous). Mais en réalité, la situation économique dans laquelle se trouve la France a, depuis quelques années, figé les aspirations. Nous, les français, et peut être d’autres dans d’autres pays, nous sentons paralysés, prisonniers, dans un système dans lequel nous ne nous reconnaissons pas, dans lequel, les entreprises, et je pense surtout aux très grandes entreprises où le lien humain est totalement distendu, n’offrent plus rien d’autre que des modèles de carrières. Cela convient sans doute à ceux qui ont de l’ambition et recherchent à travers leur existence ce qu’on appelait, il fut un temps, la réussite (et que l’on peut encore trouver largement diffusé par le modèle de pensée américain, cf Le Loup de Wall Street et consorts), mais pour la plupart, ce modèle n’a plus ou n’a jamais eu de sens. Malheureusement, et c’est là que réside le problème, ces grandes entreprises semblent n’avoir plus que cela à offrir : des plans de carrière. Or, qui, aujourd’hui, en veut encore ?

L’être humain est-il un défaut de fabrication ?

Certes, pour aspirer à un sens, encore faut-il pouvoir dégager le minimum vital de son travail. C’est à dire une paye qui permette de ne pas compter ses sous en fin de mois et du temps, suffisamment, pour pouvoir profiter (et s’offrir) de ses loisirs. Cela, clairement, ne concerne pas tous les étages de la société, mais, en tout cas, et certainement, il concerne l’ensemble de la classe moyenne, aujourd’hui dans une crise profonde de sens, selon moi. Pourquoi travaille-t-on ? Pour qui ? Dans quel but ? Et à ses questions, peu peuvent, je pense, donner des réponses positives.

Travailler dans une grande entreprise, mue uniquement par le profit, obsédée par la rentabilité, les dividendes, etc, suppose accepter pleinement de n’en être qu’un rouage. Un rouage, doué de la pensée, oui, talentueux, parfois, mais un rouage tout de même. Qui, aujourd’hui, sans tomber dans un discours managérial désuet, peut prétendre être irremplaçable en tant que travailleur dans une société pour ses compétences propres ? A peu près personne. Bien qu’individué, bien qu’être humain à part entière, nous ne sommes tous, aux yeux des grandes entreprises que des pignons, des engrenages, des pièces que l’on achète et l’on échange, toujours dans le but de produire plus en dépensant moins. Où est la part de l’humain dans tout cela ? Nulle part. Dans la grande entreprise, l’individu n’existe pas. Il est même, si l’on peut dire, un défaut de fabrication. Une erreur, qu’il faut gommer à tout prix. On ne vous demande pas d’être vous, on vous demande d’être un pion, un rôle, un agent, mais certainement pas une personnalité. Votre personnalité, si vous en avez une, vous pouvez la mettre au placard, la garder pour vos loisirs, mais ne surtout pas embêter vos collaborateurs avec. Elle est une nuisance, un grain de sable, une tâche qu’il faut à tout prix gommer pour rendre le rouage plus efficace encore. En langage multinationale, cela a un nom : « être corporate ». Si vous n’êtes pas corporate, dégagez, vous n’irez pas loin.

Mais si vous êtes corporate, y trouvez-vous pour autant une satisfaction ? C’est la que la question du sens revient frapper à grands coups. De votre place dans la chaîne, coincé entre votre n+1, n+2 et les gens que vous même vous managez, vous pouvez encore vous poser la question : pour qui travailler, pour quoi, dans quel but et, surtout, « en améliorant le monde ? ».

Les grandes entreprises savent-elles produire du bien être ?

Car, qu’apportent les grandes entreprises comme sens aux individus ? Que produisent-elles qui effectivement fabrique du bien être, du lien social, lutte contre la faim ou réduit la pauvreté ? Pour certaines d’entre elles (et elles sont nombreuses), rien. En tout cas, pas dans nos sociétés occidentales. Prenons un exemple type : Apple. Apple est la société la plus riche du monde. Elle existe depuis moins de quarante ans et elle possède un pouvoir immense. Elle emploie directement plusieurs milliers de salariés et plusieurs dizaines de milliers de manière indirecte (et dans des conditions discutables). Apple crée-t-elle de la valeur ? Pour ses actionnaires, c’est certain. Je n’ai pas les chiffres, mais vous pouvez vérifier vous même. C’est tout simplement indécent (dans tous les sens du terme). En revanche, que produit Apple qui produise du bien dans la société ? Je vais en choquer beaucoup, mais je dirai, à peu près rien. Des ordinateurs ? Pas plus que d’autres. L’iPhone ? C’est un joli jouet, mais fondamentalement, l’iPhone permet-il de créer du lien dans la société ? Permet-il de sauver des vies ? Permet-il de bâtir la démocratie ? Pas plus que d’autres jouets dans le même genre et surtout pas sans le réseau Internet, qui lui, n’est pas sorti du monde entrepreneurial (oui, je sais, vous me direz qu’à l’origine, c’était un réseau militaire, mais il se trouve qu’il a ensuite était largement utilisé par les universités et que c’est de là qu’il est apparu au grand public dispensant ses bienfaits et ses nuisances). Une entreprise telle qu’Apple, certes brillante, incomparablement brillante d’un point de vue capitalistique ou entrepreneuriale, d’un point de vue sociétal n’apporte quasiment rien à l’humanité ou plus particulièrement aux sociétés avancées qui en profitent. Apple vend des gadgets et des loisirs, mais ne vend pas de sens. Personne n’y trouve la moindre satisfaction. Un iPhone rend-il heureux ? Non. Ce sont les contenus qui y transitent qui peuvent éventuellement vous enrichir, vous en tant qu’individu. Si vous lisez un article du Monde, par exemple, ou si vous échangez des informations sur un forum de passionnés. Mais pour cela, nul besoin d’Apple, juste d’un PC et d’une connexion Internet, mais tout cela existe depuis longtemps.

Peut-on longtemps travailler pour entreprise qui ne vend pas de sens ?

Mais revenons-en à notre problème. Ce que je veux dire à travers l’exemple d’Apple, c’est que de plus en plus de sociétés, d’entreprises qui nous emploient, ne fabriquent plus rien d’autres que du profit, peu importe ce qu’elles fabriquent ou vendent. Et là revient la question du sens. Peut-on décemment travailler longtemps pour une organisation qui vous considère comme un rouage et ne vous propose pas de créer quelque chose de bienfaisant pour la société ? Peut-on ne se satisfaire (que) du salaire parfois mirobolant qu’elle vous offre ou des responsabilités (parfois) qu’elle vous donne et faire comme si de rien n’était ? Ne pas se préoccuper des répercussions sur les conditions de travail des uns (les ouvriers chinois qui travaillent dans des conditions indécentes) ? Oublier que l’argent que vous produisez va en grande partie dans les poches de quelques actionnaires ? Continuer à fabriquer des objets qui ne vous procurent que des loisirs éphémères et doivent être remplacés tous les 3 ans (ou moins) détruisant à la vitesse grand V les ressources de la planète ? Là est la question du sens. Là est la question de l’engagement. Non pas qu’il me semble qu’il faille dire « Non » en bloc aux grandes multinationales, car je pense que certaines produisent du bien (lesquelles ? Je n’ose pas le dire tant j’ai peur de choquer). Mais je crois vraiment réellement qu’il devient indispensable de repenser les grandes entreprises à travers un autre prisme que celui de l’intérêt privé qui serait celui de l’intérêt commun des citoyens d’une nation ou des nations. Dans deux optiques. Un : dans celle d’améliorer le partage de la création de richesses. Celle-ci, mais c’est un vieux débat, doit forcément être améliorée dans le sens des travailleurs (j’ai l’impression d’être un vieux marxiste en disant ça). Et deuxièmement, dans celle de redonner du sens à ceux qui y travaillent en laissant plus de place à leur humanité, à leur personnalité, car, cela aussi, c’est créer de la richesse, même si elle est intangible et que l’on ne peut pas l’aligner sur une ligne au bas d’un tableau de chiffres.

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A propos Olivier Sauvage

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Un commentaire pour Quel rouage êtes-vous ? Du sens de la vie en entreprise

  1. Avec ce genre de réflexions, il vaut mieux avoir fini de payer sa maison et faire comprendre à ses enfants que la fac, c’est pas plus mal que la catho.

    Vous avez lu Piketty ? Le Capital au XXIe siècle. C’est un pavé de 1000 pages, mais décapant. Tout à coup on comprend la raison historique et financière de la déshumanisation du travail. L’innovation à la Apple est uniquement un battage de communication pour élever le rendement du capital.

    J’ai peur qu’en ce moment, on puisse juste se trouver sa niche, sans avoir la bonne conscience de participer à la construction d’un monde meilleur.

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