Le Mépris de Ces Gens Là

Le Tableau, film d'animation de Jean-François Laguiolie (cliquez sur l'image pour voir la bande annonce)

Le Tableau, film d’animation de Jean-François Laguiolie (cliquez sur l’image pour voir la bande annonce)

Je déteste beaucoup de choses.

Les bouchées à la reine mal fermées. Il n’y a rien de pire que de voir dégueuler son salpicon sur les bords roussis de ma croustade. J’ai l’impression d’avoir devant moi une cuvette de toilettes mal refermée et ça me met mal à l’aise.

Les voitures garées sur 2 places quand je viens de faire les 6 étages souterrains du parking de la gare et que mon TGV va partir dans 5mn et que je vais à un rendez-vous super important à Paris pour signer le contrat de ma vie. (Et même, sans ça, ça m’énerve).

Au marché, les petites vieilles qui ne savent pas faire la queue et s’agglutinent en meute devant le camion de mon poissonnier préféré et l’empêche de savoir à qui est-ce le tour. « Eh, les filles ! Vous n’avez aucune chance, alors mettez-vous derrière moi ! »

Mais ce qui m’énerve avant tout, c’est le mépris. Tout particulièrement celui des gens qui se sentent supérieurs parce qu’ils sont nés dans le bon quartier, parmi les bonnes âmes, dans la bonne lignée. Celui de ceux qui pensent qu’ils ont raison parce qu’ils savent, eux, parce qu’ils viennent du bon et beau monde, eux, et que vous, vous, petit misérable ver de terre, vous qui n’avez pas de nom, qui n’avez pas les bonnes manières. Vous qui n’avez pas les bons oripeaux (pull jeté négligemment sur les épaules, veste burberry et j’en passe). Vous qui n’avez pas les bons amis, la bonne maison, n’habitez pas la bonne rue, n’allez pas à la Baule, à Dauville ou au Touquet. Ne jouez éventuellement pas au golf (dans le bon golf). Vous, vous ne pouvez pas comprendre. Vous ne pouvez pas savoir. Et que, malgré tout votre talent, vous ne pourrez jamais avoir raison contre eux.

« Allons bon, mon ami (vous avez remarqué comme vous êtes toujours « l’Ami » de ces gens), vous vous trompez, c’est évident. »

C’est évident que tu vas avoir ma main dans ta tronche, oui ! Espèce de sale petit b… hypocrite de ta race de ta mère qui… scrogneugneu gneugneu !

Ce mépris est le pire qui soit. Si tant qu’il est possible d’y avoir une gradation dans le mépris. Car il vous exclue définitivement. Vous ne pouvez pas avoir raison contre « eux », car, tout simplement, vous n’en êtes pas. Vous n’avez pas le bon sang. Pas fait le bon mariage. Pas fait les mêmes écoles. Pas la même religion, peut-être. Pas le bon sexe, même !

Il est invisible. Personne ne vous méprisera ostensiblement. Personne ne vous rabattra le caquet à l’entour. Personne ne vous humiliera publiquement. Non, il s’agira tout au plus de vous « recadrer », de vous « corriger », de vous « expliquer ». Négligemment. Avec le sourire. Toujours le sourire. La politesse est le pire signe du mépris. On ne s’abaissera pas à vous le faire savoir. On le fera dans les formes. Il ne s’agirait pas non plus de s’avilir par quelque attitude ostentatoire, comme ce peuple, ces gens que l’on méprise. Non. Tout cela se fera toujours dans la douceur. La gentillesse. La sérénité. Vous ne pouvez pas avoir raison, non. Mais ce n’est pas grave. « Nous sommes là, nous, pour vous expliquer, à vous, humbles mortels ce que vous êtes, ce que vous devez penser, devez faire. Alors, rassurez-vous. Nous sommes là pour réfléchir et vous, pour exécuter. Nous sommes la tête, vous êtes les bras (ou les muscles, disons-le plus simplement). »

Ce mépris, je le trouve surtout au travail. Comme un plafond de verre. Je sens sa dureté lisse, sa froide transparence si je m’aventure un peu trop loin. Si j’essaie d’en faire un peu trop. J’essaie de donner des conseils. D’avoir un avis. « Oui, oui, me répondra-t-on. » « Je vous en remercie, me dira-t-on. » Toujours négligemment. Toujours poliment. Le mépris est un animal à sang froid qui glisse lentement et siffle en silence à vos oreilles. Il vous glace les sangs et pourtant, vous ne pouvez rien faire, car il vous hypnotise, vous paralyse, vous rabaisse infailliblement, vous fait prendre conscience de votre misérable banalité, de votre infiniment basse position, vous fait vous repentir vilement, rentrer dans la tanière. Et vous vous taisez. Vous vous taisez pour toujours. Vous obéissez servilement. Vous n’êtes plus qu’un esclave. Et que c’est ça qu’ils veulent. Vous faire obéir et vous taire. Gentiment.

En vous remerciant bassement.

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A propos Abstract Specis

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2 commentaires pour Le Mépris de Ces Gens Là

  1. Je suis content de vous lire parce que je connais parfaitement ce mépris, et à Lille comme à Paris, je n’arrive pas à me faire comprendre.

    Ceci dit, cette classe est morte, elle fait tomber le pays, le monde se fait sans elle. On a vu une bourgeoise tomber ici, Paris n’est qu’une ville de province pour le monde. Il y a une chose que cette classe supporte mal (collectivement), c’est que l’on ne désire pas en être. Le ressort de son pouvoir est alors cassé.

    Cela ne me gêne pas d’être considéré comme un esclave, j’ai à manger. Beaucoup de gens vivent bien pire, nous on va haut pour partager l’humiliation de la majorité du monde. J’ai résolu la question pour moi en méprisant ce mépris. La seule noblesse que je respecte, elle pense, elle écrit, elle peint… Je ne m’occupe que de faits. Sur les faits, l’éducation de classe n’a pas d’action, on sait ou on ne sait pas.

    Je me fais beaucoup d’ennemis secrets qui ne savent pas expliquer pourquoi viscéralement ils ne m’aiment pas. Moi je sais, ils sentent que l’esclave comprend et se moque de l’ordre social, je suis une menace. Je me fais aussi des amis, parce qu’il y a aussi des individus qui méritent leur place.

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