Voyage à Xaurboi : le Mur

Mur d'usine à Tourcoing

(lire l’épisode précédent)

Le long du mur, des hommes attendaient. Ils étaient éparpillés par petit groupes de trois, quatre ou cinq, et discutaient à voix basse ou ne disaient rien. C’était des hommes d’apparence moyenne avec des tenues de travailleurs. Leurs traits étaient burinés et leurs mains calleuses. Dans leurs visages, on lisait de la tristesse ou de la détermination, de la résignation aussi, chez tous, une sorte de fatalisme tombé d’on ne sait où qui leur voûtait le dos et arrondissait leurs épaules. En me faisant tout petit, je passai devant eux habité par un sentiment de crainte et de respect. Il y avait quelque chose chez ces hommes là, de digne, que je n’osai pas déranger et qui me faisait me sentir un nain à côté de ces costauds, qui comme des guerriers sans guerre, attendaient vainement qu’un ordre leur fut donné. Mais depuis longtemps, il n’y en avait plus. Les généraux, comme ceux que j’avais vus à la mine, les avait abandonné depuis longtemps et les avait laissé là comme des taureaux dans un enclos, sans plus personne pour prendre soin d’eux.

Je les saluai en tentant de passer vite mon chemin, mais le mur était long, d’une longueur que même une prison ne pouvait égaler. C’était le mur d’une usine dont les cheminées mortes tombaient lentement en morceaux. J’imaginais à l’intérieur d’immense machines, des chaînes de montage sans fin, traversées de toutes parts de câbles, de conduites d’eau, de tuyaux de gaz, surmonté d’engins sur rails tous plus bruyant les uns que les autres. Et j’imaginais le fracas de cet attirail pouvait produire. J’imaginais le clinquement fracassant des marteaux sur les enclumes, le cri des courroies sur les poulies, le chuintement des vapeurs et des gazs, les hurlements des hommes qui pour s’entendre n’avaient pas d’autre choix que gueuler. Et j’imaginais encore toutes ces femmes et ces hommes qui s’affairaient soir et matin à construire, à assembler, à monter, à percer des milliers de pièces de machines, d’autres machines et d’objets, d’appareils qui seraient ensuite déversés dans les magasins des grandes villes. J’imaginais cette humanité souffrant et suant au rythme des engins, ces familles entières vouées à la chaîne. Recommençant chaque jour et chaque jour leur peine infinie.

Mais maintenant, il n’y avait plus rien que le silence de ce mur. Et ces hommes, seuls, attendant que le travail revienne.

(lire la suite)

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A propos Olivier Sauvage

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2 commentaires pour Voyage à Xaurboi : le Mur

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