Voyage à Xaurboi : Au Sommet de la Tour

Usine abandonnée à Tourcoing

(lire l’épisode précédent)

Bien que je ressentais un effroi au delà de tout ce que j’avais vécu auparavant, la force irrésistible de la tour m’entraîna vers les marches que je commençais à gravir en tremblant et je sentais, dans mon cou, descendre lentement un filet sueur que la peur faisait naître du sommet de mon crâne, et qui imprégnait lentement tout mon dos d’une froideur mortelle tandis que les notes douces du chant de la sirène continuaient à me tirer inexorablement vers elle. Pour moi qui ne croyais pas à la magie, à l’extraordinaire, aux inventions de l’imagination et aux phénomènes paranormaux, j’étais servi ! Car cette musique, cette lancinante mélodie ne ressemblait en rien à tout ce que j’avais pu entendre de ma vie. On aurait dit le chant d’une baleine mêlé au martèlement sourd et continu d’une immense machine, tandis que des milliers de violons s’égayaient autour telle une nuée d’étourneaux dans le grand ciel d’un soir de printemps. C’était à la fois merveilleux et inquiétant. Le son en était à peine audible et pourtant j’entendais nettement les notes de la mélodie comme si un orchestre jouait en sourdine un monstrueux opéra. A ce stade, je ne savais pas si tout ce fracas était le fruit de mon imagination fertile ou bien de la réalité, une réalité si étrange qu’elle ne pouvait pas être le produit d’un cerveau humain. A ma terreur s’ajoutait donc un émerveillement lumineux, presque une béatitude, et je subissais de plein fouet l’emprise de ce mystérieux charme.

L’ascension me rendait la lumière. Elle s’immisçait à l’intérieur de la tour par les interstices des briques, du mur qui se lézardait et des fenêtres que la crasse noire de Xaurboi n’avait pu rendre totalement opaques. Mon élévation me rendait la vision. Et le son de la musique se faisait de plus en plus distinct. Et au milieu des notes, au milieu de la mélodie, je commençais à entendre une voix. « Viens, approche ! » C’était une voix de femme, qui était si douce, si terriblement chargé d’érotisme, que mes sens chavirèrent complètement et que ma raison se perdit dans les limbes d’une folie joyeuse et furieuse à la fois. Je redoublai alors le rythme de mes pas pour me précipiter vers le haut de la tour.

La voix continuait à m’appeler : « Viens, approche… Viens, approche… » Et je continuais à montai avec la rage insensée d’un évadé dont la survie dépend de sa vitesse. Je courais de toutes mes forces, en tirant sur toute mes réserves d’énergie jusqu’à la moindre goutte.

La montée me sembla sans fin. Combien de marche avais-je pu escalader ? Le décompte en était impossible. Mais j’étais en nage, ma chemise totalement trempée comme si j’avais pris l’eau d’un bain. Je ahanais tel un boeuf ou un taureau à la corrida. Mes mes cuisses et mes mollets m’élançaient comme si j’avais fait l’ascension du Mont-Blanc. Le sang battait à mes tempes comme un tambour sauvage et je m’écroulais presque en arrivant au sommet de la tour. Mais là, contrairement à ce que j’espérais, ne m’attendait que ruine et désolation. Rien ! Rien que des gravats, des pierres, des décombres, des carcasses métalliques de vieilles machineries sans âges, du mobilier fracassé et pourri par le temps. Pas l’âme d’un être vivant ou d’une quelconque princesse qui aurait attendu sa délivrance, allongée sur un lit de rose, espérant un baiser d’un prince qui ne viendrait pas. Non, rien, que cette absence d’humanité qui peuplait Xaurboi depuis des siècles.

La musique soudain s’était tu. La voix disparue, envolée ! Comme si j’avais rêvé. Plus rien ne se faisait entendre, même pas la nature au dehors, même pas le vent dans les briques. Rien ! Rien qu’un silence sourd et inquiétant. Non moins inquiétant que la musique auparavant. Comme si tout s’était tu à mon arrivée.

Je m’avançais au milieu de cette ruine et observai, comme aux aguets, m’attendant à tout instant à ce qu’un diable ou un démon se jette sur moi. Je faisais le tour de ce décor de tristesse autour de moi et quêtai le moindre objet, le moindre indice qui aurait pu me renseigner, me ravir sur cette étrange sensation qui m’avait attiré. Mais tout respirait la mort et l’abandon comme un lieu que les temps auraient oublié depuis des siècles. Je ramassai un livre qui tomba en poussière dès que je le pris dans mes mains. Cette chaise sur laquelle je voulus m’assoir se brisa aussitôt que je la posai sur ses quatre pieds. Le sommet de la tour était comme le point d’aboutissement d’un monde éteint. Son point d’orgue. Son aboutissement.

Je m’approchai des fenêtres. La saleté en était telle qu’on ne pouvait y voir derrière. Alors je ramassai un morceau de béton parmi les gravats et le jetai au travers. Aussitôt un rayon de lumière rentra et donna un peu de chaleur. En marchant prudemment sur les éclats de verre, je tendis le cou pour regarder.

De loin en loin, je ne vis que du vert. Une étendue presque sans fin d’herbes ondulant sous le vent. Le ciel était limpide et le soleil chauffait l’air à blanc comme le halo brûlant d’un tison géant. Je recroquevillais mes yeux tant la luminosité était intense et portais mon regard le plus loin que je pouvais et, juste sur la ligne d’horizon, entre le bleu et le vert, j’aperçus un grand arbre seul au milieu de la plaine. Un arbre gigantesque, aussi grand qu’un immeuble, à la taille surnaturelle.

(lire l’épisode suivant)

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A propos Olivier Sauvage

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