Voyage à Xaurboi : le Pont sur le Canal

Pont sur le Canal de Roubaix à La Madeleine(Lire l’épisode précédent)

Alors que je marchais en suivant le canal, je les entendis à nouveau ! La musique et la voix ! (lire La Tour) A peine audibles et pourtant bien présentes. Elles semblaient venir de l’autre côté de la rive, derrière les buissons et les fourrés, et me soufflaient leur air envoûtant si bien que j’étais à nouveau ensorcelé et n’avait plus qu’une idée en tête. Les retrouver !

Je continuais ma marche pendant deux kilomètres au moins quand j’aperçus enfin un pont. C’était un de ces vieux ponts métalliques comme j’en avais vu dans les films de guerre de mon enfance. Il était là, au milieu de rien, de la nature, comme posé par enchantement sur les bords du canal. C’était un bête pont qui aurai pu laisser passer un régiment, mais sur lequel plus personne ne mettait les pieds aujourd’hui. Il me donnait accès à l’autre côté de la rive. Je m’en approchais et vit qu’il était possible de l’emprunter en montant un petit chemin sur le côté. En un clin d’oeil, je me retrouvais dessus.

La musique se faisait plus intense encore et je commençais ma traversée en écoutant son chant qui me transportait d’une sorte d’allégresse démentielle. A mi chemin, subitement emprunt d’un sentiment de méfiance, je regardais autour de moi pour voir si personne ne me suivait, mais aucun individu louche ou suspect n’était visible dans les parages. J’étais toujours seul au monde au milieu de ce coin de jungle dans la ville. Reprenant mon imperturbable progression, je finis par atteindre rapidement l’autre rive. Et dès lors, pour tenter de retrouver l’arbre qui m’avait paru si gigantesque du haut de la tour (lire Au Sommet de La Tour), il ne restait plus qu’à longer le canal en sens inverse sur quelques centaines de mètre, puis de bifurquer vers le nord, dans sa direction supposée. Mais sans boussole et sans carte, et sans rien, en fait, pour me guider, il se pouvait que je rencontrasse quelque difficultés, bien que le sentiment de me trouver proche du but de mon voyage grandissait en moi indéfectiblement.

Mais lorsque je me retrouvais de l’autre côté du canal : point de chemin de halage et point de gravier, point de route, point de piste, point de sentier. Uniquement des herbes, hautes comme des fougères, quasiment impossible à pénétrer. Enhardi par mon joyeux pressentiment, porté par une fougue que je ne me connaissais pas, je m’enfonçais sans hésitation dans cette revêche tignasse. Au début, ma force et mon enthousiasme suffirent à vaincre cette verdure, mais ensuite, lentement mais sûrement, elle prit le dessus et m’obligea à modérer mes ardeurs. Je m’épuisai rapidement. Chaque pas devenait une épreuve. Chaque avancée, une conquête ! Et je me débattais comme un beau diable, tel un conquistador au milieu de l’enchevêtrement mortel de la jungle amazonienne. J’avançais péniblement, mètre après mètre, empêché par cette barrière de brindilles, me demandant si jamais finalement, je parviendrais à joindre ce satané arbre. Et, peu à peu, sans que je m’en aperçoive, les herbes grandissaient à des hauteurs si vertigineuses que je ressentais le sentiment terrible de n’être plus qu’un lilliputien dans une forêt de baobabs, allant presque jusqu’à douter de ma véritable taille. Je me pinçais pour ne pas croire que je rêvais.

J’avançais encore, mais soudain les herbes s’étaient muées en une infranchissable barrière de ronces qui, qui tandis que me débattais avec l’énergie du désespoir, me lacéraient la peau de centaines de petites stries rouges et profondes, et mêlaient mon sang à ma sueur.

Je perdis toute notion du temps. Un quart d’heure ? Dix minutes ? Une heure ? Plusieurs heures ? Ma montre (une mécanique : je m’étais souvent vanté de ce snobisme tant contraire au progrès moderne) avait cessé de battre et ses aiguilles avaient arrêté leur course, inertes, à 13h45. Seul le soleil, brulant et haut dans le ciel, me donnait une légère indication du temps. Nous étions l’après-midi ou le soir en fin d’après-midi. Mais le disque solaire me frappait encore avec une force et une vigueur qu’il aurait pu aussi bien être l’heure du midi. Je n’en savais rien ! Les griffes des ronces me déchiraient et j’étais à bout de forces.  Le canal, dont je m’étais imprudemment éloigné, n’était plus qu’un lointain souvenir, une image évanescente, comme une carte postale mémorielle d’un lieu disparu. Dans ma précipitation, dans ma fougue en voulant aller à la rencontre de cette voix et de cette musique. Dans ma folie à avoir voulu trouver l’arbre, je m’étais aventuré un chemin trop loin et ma seul récompense était la douleur de mon corps qui me criait tout entier d’abandonner cette quête vaine et sans espoir. Et je me maudissais ! Imbécile, me disais-je ! Idiot ! Arrogant et curieux, voilà où mes vaines aspirations me conduisaient.

(lire l’épisode suivant)

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