Voyage à Xaurboi : le Clocher

Clocher de Temple à Roubaix

(lire l’épisode précédent)

Un supplicié n’aurait pas été jaloux de ma situation tant j’avais pris soin, bien involontairement, de m’infliger une souffrance si parfaite et si totale. Mon corps n’était plus qu’une plaie à vif, de la chair en lambeaux, comme la terre mise à nu d’un champ labouré à sec. Il ne me restait plus une parcelle de peau sans une déchirure, une lacération, un sillon profondément dessiné dont le sang suintait comme la pulpe d’un fruit. Seuls de ce terrain désolé ressortaient mes yeux, qui me guidaient, et me servaient encore à voir sous les gouttes de transpiration. Et je vis ! Alléluia, si je puis m’exprimer ainsi, et bien qu’athée jusqu’au fondement de mes os, un clocher d’église émergeant de la broussaille. Et une immense joie de soulagement, un cri de victoire tout entier, m’envahirent. Non pas que j’avais mis un terme à mes souffrances, non pas que j’avais atteint le but de mon voyage, non pas que j’allais pouvoir enfin me reposer et goûter au bonheur de la vie, non pas. Mais la simple vue de ce clocher pointu dont les ardoises luisaient sous le soleil battant me souleva d’une tempête de soulagement, comme celle que l’on ressent à la vue d’un refuge après une longue randonnée en montagne en hiver. J’allais pouvoir me reposer et reprendre des forces ! J’allais pouvoir panser mes plaies et me lécher comme un chat jusqu’à ce que je retrouve un semblant de dignité. Victoire encore ! Dieu soit loué, mille grâce vous soient rendues, Seigneur, même si j’ai abdiqué depuis longtemps toute velléité de croire en vous.

Régénéré par cette vue comme par une douche d’eau de pluie d’été, je redoublais mes forces pour me dépêtrer de la jungle et taillait une tranchée dans le barrage de ronces jusqu’au clocher dont la silhouette élancée, peu à peu, grandissait à mon approche et projetait une ombre douce et charnelle sur l’épaisse futaie. Encore un effort et j’y serais. Mais soudain, dans le ciel, juste au dessus de moi, passa à une vitesse incroyable un énorme objet poussant un hurlement aiguë proche du rugissement d’un moteur de voiture de course en pleine accélération qui me fit, par réflexe, plonger et rouler dans la haie d’épineux dans laquelle je me débattais depuis un certain temps. J’entendis craquer les branches et immédiatement une douleur atroce, comme une énorme décharge électrique, me traversa tout le corps et m’arracha une longue plainte en écho à celle qui m’avait fait coucher. Des larmes de désespoir roulèrent sur mes joues. Je pleurais comme un petit enfant, révolté par un tel acharnement, une telle misère, une telle crucifixion. J’aurais juré, en cet instant, que le monde entier voulait ma perte !

Puis la chose noire repassa au dessus de moi en poussant à nouveau son cri strident. En fait de chose, ce que je vis me glaça le sang d’horreur ! De ce que je pus en voir, il s’agissait d’une sorte de volatile géant, comme un condor ou un aigle, mais, si cela était possible, de dimensions bien plus importantes que ce j’aurais pu imaginer, n’ayant jamais vu de face un tel animal. Il repassa plusieurs fois au dessus de moi, à quelques mètres à peine, puis, semblant avoir satisfait à un besoin que je ne pus identifier, plongea vers moi en piqué, avec très visiblement la ferme intention de me défoncer le crâne d’un coup de bec, profitant de mon dénuement et du fait que je ne possédai rien pour me protéger la tête hormis mes deux mains passablement griffées et décharnées. Ce que je fis avec la même sensation qu’un condamné à mort devant ses bourreaux et tentant d’éviter les balles en fermant les yeux.

(lire l’épisode suivant)

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A propos Olivier Sauvage

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