Voyage à Xaurboi : le Guérisseur

Sculptures au Musée de Roubaix La Piscine

(lire l’épisode précédent)

Les vêtements en lambeaux, les genoux écorchés, les cheveux en botte de foin, tant bien que mal, avec les moyens du bord, mes mains, ma langue, hâtivement, et autant pour avoir l’air digne que pour convenir aux règles de la bienséance, je fis quelques ajustements à ma présentation afin de complaire à celui que je supposai être le maître de ces lieux.

La voix était sortie du corps d’un petit homme voûté, desséché, la coiffure éparse et sale, affublé d’une barbe longue comme les chutes du Niagara, portant au dessus de ses vêtements une robe de chambre en soie pourpre tenue par une ceinture de couleur sombre au dessus de la taille. A ses pieds, des pantoufles fauves lui permettait de se mouvoir en silence en glissant lourdement sur les marbres du sol. Et d’une poche sur le côté dépassait un morceau de journal replié et jaunie dont on ne savait s’il s’en servait pour sa culture personnelle ou de bien plus terre à terre besoins. L’homme, dont je ne pouvais précisément deviner l’âge, il aurait pu avoir quarante ans comme soixante-dix,  avait l’allure piteuse d’un phtisique au stade terminal errant dans un couloir d’hôpital. De ses orbites noires et profondes sortaient deux yeux brillants et clairs qui brûlaient comme des pierres précieuses maléfiques. Mais tout le reste de son visage n’était qu’un masque de peau à même l’os. Les chairs, qui autrefois l’avaient modelées et lui avaient donné aun visage reconnaissable entre tous, en avaient fondus et ne restait plus dès lors que cette face grimaçante de mort-vivant. J’en eus, vous pouvez bien le croire, un tremblement d’effroi.

Mais sa voix, cette voix, était tout le contraire de la mort. Grave et pénétrante, belle comme un chant de baryton, elle trahissait le feu puissant qui habitait encore ce corps.

« Je vous attendais. » dit-elle en sortant de ce visage immobile.

J’avais, je vous l’avoue, un sentiment étrange. Voici pourquoi j’étais venu à Xaurboi. On m’avait dit qu’il y aurait un homme dans cette ville qui pourrait grandement m’aider. J’étais, en effet, depuis plusieurs années, atteint d’un mal mystérieux et incurable dont la gravité allait en s’empirant jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, et, de tous les savants que je consultais, tous les médecins, tous les professeurs au ton impérieux et à l’importance prognathe, aucune sommité aussi haute fut-elle, n’était en moyen d’émettre de diagnostic possible à ce mal ou comprendre quel délétère corps étranger en était responsable. De scanner en scanner, d’examen sanguin en examen sanguin, de radio en radio, après avoir rempli des éprouvettes de tous mes fluides, laissé la moitié de mon sang dans les laboratoires médicaux de tous le pays, après avoir été palpé, piqué, brûlé, chauffé, exorcisé, guéri (mille fois), après avoir avalé pilules, cachets, poudres, philtres et toutes les substances de la terre, légales ou illégales, après avoir vécu dans l’espoir, puis être retombé dans le désespoir, tous finirent cependant par s’accorder sur au moins un point – un point, vous en conviendrez sans doute, crucial – j’étais condamné, j’étais en sursis. Un rab de quelques mois à peine était envisageable, mais pas plus. A très brève échéance, de l’avis général (au moins tout le monde était d’accord), je serai bon pour rejoindre les catacombes ou la tombe avec mes frères de misère. Comme vous pouvez le comprendre, la nouvelle me fit un choc. Non pas que je n’y était pas prêt, ni que je m’étais fait d’illusions sur mon sort, mais devant l’unanimité générale, je compris qu’il n’y aurait pas de rémission. Je devais me préparer. Comme on se prépare pour aller à un bal. J’avais le temps. Ca ne serait pas une surprise. Et d’après tous ces spécialistes, ça serait même plutôt indolore. Je mourrai d’une mort douce, en m’endormant. Je ne me réveillerai tout simplement pas. Il y a pire comme fin, avouez !

J’entrai alors dans une période étrange de ma vie. Dans laquelle plus rien n’avait d’importance, où seul comptait l’instant présent. Le moment. Celui du temps que l’on peut prendre pour boire un café en terrasse indéfiniment ou prolonger son réveil sans penser à la suite de la journée. Une sorte de temps d’insouciance mêlé à une sourde angoisse dont on ne sent que la surface. Un temps sans début ni fin. Une succession de jours et de nuits sans autre différence que celle des saisons qui changent, mais où l’activité des hommes elles, continue imperturbablement. Jour après jour.

Ce fut alors que j’entendis parler pour la première fois de Xaurboi et de son guérisseur. Qu’était Xaurboi ? Pourquoi cette ville n’était elle sur aucun manuel de géographie, aucune carte, aucun découpage administratif ? Je me renseignais et, malgré les moyens puissants que la technologie met aujourd’hui à notre disposition, il me fallut plusieurs heures de recherche pour parvenir à repérer la trace de cette mystérieuse bourgade. Aussitôt fait, j’achetai un billet pour l’unique train la desservant et fit ma valise. J’y entassai rapidement quelques vêtements de rechange, y ajoutait un livre, quelques maigres accessoires de toilettes, chargeai à bloc mon lecteur de musique, et filai en direction de la gare. Le train, comme s’il m’attendait, s’ébranla à peine quelques secondes après que j’eus posé mon précieux derrière sur une banquette en vieux Skaï rongé par les mites. J’étais le seul passager dans le compartiment et, après quelques arrêts, je constatai qu’il ne restait plus que moi à bord du convoi. Bigre ! Question rentabilité, voilà une ligne qui ne se hissait sûrement pas sur le podium ! Quelques sinistres villes de banlieue plus loin, nous quittâmes la grande métropole où j’épuisais mes jours et le train s’engagea sur des voies de campagnes. Il passa quelques bourgs, chevaucha des collines, des ponts, traversa des forêts, longea des cours d’eau, s’engouffra dans des tunnels. Le bringuebalement des voitures de son rythme lent berçait mes oreilles, puis, soudain, voilà que je la vis, au loin, sa silhouette noire et étendue sur la plaine. Je savais que c’était elle sans jamais l’avoir vue. Xaurboi !!!

L’homme en face de moi, je le savais, était celui que je cherchai et qui, peut-être, me guérirait de mon mal.

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A propos Olivier Sauvage

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