Voyage à Xaurboi : dans l’Antre

leguerisseur

« Vous avez mis le temps » dit la voix de Stentor !

C’était un fatras immense d’hommes, de femmes, de nageurs, de savants, de musiciens, de saintes et saints, de bêtes, oiseaux, chats, chiens de toutes races. Les caves du Louvre n’auraient pas dépareillé avec la profusion tumultueuse qui s’étendait devant moi et d’où surgissait la voix. Le vieil homme était pareil à un habitant des bois dans une forêt de statues. Et je tremblais devant lui, saisi que j’étais par son regard fixe et brûlant.

« Je cherche quelqu’un qui pourrait m’aider » dis-je en chevrotant.

Ma position n’était pas des plus confortables. En faisant irruption avec fracas, c’était le moins qu’on puisse dire,  chez cet homme, je m’étais comporté plus en envahisseur barbare qu’en invité attendu avec impatience, mais il me le dit lui même : il m’attendait ! De la façon la plus mystérieuse, il savait donc qui j’étais et, sans doute aussi, mais j’allais sûrement l’apprendre, la raison pour laquelle j’avais tant cherché à rencontrer son chemin.

« On m’avait dit que vous étiez malade…, mais pas sale et hirsute comme le dernier des mendiants. Mais sans doute ne devrais-je pas trop me faire l’illusion sur l’éducation et les manières des gens de votre pays. » Il marqua un temps. « Refaites-vous une beauté ! Nous allons boire un verre ! »

Sur ces mots, il se retourna et s’engouffra à toute allure dans la pénombre de sa demeure à une allure si phénoménale que j’eus la plus grande peine à suivre ses pas.

Nous longeâmes couloirs et corridors, escaladâmes et descendîmes escaliers, pentes, sous-pentes, échelles, échelons, traversâmes salons, boudoirs, chambres, antichambres et une multitude de pièces, coins et recoins, tous aussi encombrés que celle où mes mésaventures m’avaient amenée, puis aussi soudainement qu’elle avait démarré, notre course stoppa et nous nous retrouvâmes dans ce qui aurait pu ressembler à un pont de commandement de navire, pas de la dernière pluie, pus-je en juger, du haut de mes maigres connaissances maritimes. Au poste du commandant était un large sofa dont le tissu usé trahissait une utilisation intense et répétitive et mon vieux barbu s’y creusa une place avec l’application précautionneuse d’un vieux matou chafouin. Il s’empara d’une pipe longue comme un bras, la bourra d’un tabac noir, qui dégageait un arôme nauséabond et putride dont on se demandait bien quelle genre d’établissement pouvait avoir encore l’autorisation légale de le commercialiser, et y mit le feu en aspirant à plein poumons une fumée grise et épaisse comme celle d’une cheminée de centrale à charbon. Au même moment, dans sa main apparut un verre plein à ras bord d’une liqueur jaune aux teintes d’or, de soleil et de pain d’épices, promesses d’une ivresse voluptueuse comme une nuit d’amour à Venise. D’un geste vague, il m’indiqua le flacon d’où provenait ce breuvage pour que j’en emplisse, pour mon propre divertissement, un verre dont la transparence n’avait rien à envier celle d’une eau saumâtre croupissant dans la gadoue. Et en réponse à son invitation, la peur de l’incident diplomatique l’emportant sur celle de l’empoisonnement, mécaniquement, j’en versais quelques gouttes dans le fond de mon réceptacle, espérant, que dans le cours de la conversation à venir, le moyen de le faire disparaître subrepticement m’apparaîtrait. Mais l’occasion que j’espérais s’envola quand le vieil homme m’invita, en brandissant son élixir, à faire cul-sec avec lui.

Le feu que crache le Vésuve n’aurait pas fait plus vif effet sur mon gosier. Un torrent de lave se déversa à l’intérieur en calcinant tout sur son passage, miasme, microbe, anticorps ou bactérie. Aucun organisme n’aurait pu survivre à un tel lavement, et j’étais confiant, en sentant l’indicible alcool descendre dans mes entrailles, que le ménage qu’il y faisait empêcherait pour longtemps qu’aucun corps étranger n’y puisse désormais se payer l’outrecuidance d’y prospérer. Je voyais le côté positif des choses !

Puis, aussi brusquement que la brûlure du venin que je venais d’ingérer se manifesta, une tourmente plus formidable encore se déchaîna sous le plafond de mon crâne en me faisant chanceler d’avant en arrière comme si j’avais été soufflé par le choc d’un obus. Je m’accrochais au bastingage pour ne pas trébucher tandis que le vieil homme me regardait en souriant, fier, sans doute, de son effet. Je le sentais rire dans sa barbe tandis que de ses naseaux grandissaient des jets de fumée grise et opaque dont les volutes allèrent se nouer autour des poutres de la passerelle.

« Ca vous réveillerait un mort ! » dit-il en riant dans sa barbe et, ce faisant, continua à faire descendre son verre dans son propre oesophage, j’imagine, aussi désinfecté qu’une cuvette de chiottes de toilettes de gare. J’en avais la nausée.

« Habituez-y vous ! Vous n’avez pas fini d’en avaler ! »

Sa phrase tomba comme un couperet, et malgré le vertige qui me faisait branler comme un idiot, un étrange et désagréable sentiment surgit de mon ivresse…

(lire l’épisode suivant)

Publicités

A propos Olivier Sauvage

Entrepreneur, blogueur, mes pensées n'engagent que moi
Cet article, publié dans Fictions, Galerie, Photos, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Voyage à Xaurboi : dans l’Antre

  1. Ping : Voyage à Xaurboi : Seul à Xaurboi | Le Petit Becquart Illustré

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s