Le Big Data et les Objets Connectés sont-ils les Ennemis de la Liberté ?

Certains, qui me connaissent, diront que je me tire une balle dans le pied. Qu’on ne peut pas travailler pour le monde digital et le critiquer. Que c’est mordre la main de celui qui le nourrit. Mais moi, je pense, au contraire que c’est en gardant un esprit critique et lucide, que je pourrai continuer à travailler dans un monde qui me passionne et m’anime.

Je réagis ici à l’article de mon ami F Ziserman à propos de l’utilisation des données personnelles. Comme lui, je suis d’accord pour dire que l’exploitation plus qu’abusive de ces données va beaucoup trop loin.

Y a-t-il un mal à exploiter les données personnelles ?

Qu’on me comprenne bien. Je ne crois pas qu’il soit mal pour une société commerciale d’exploiter des données personnelles pour affiner ses offres et proposer des services personnalisés. Je pense qu’elle doit le faire et que ça doit être même l’apanage pour celles qui veulent offrir un service de qualité et pointu aux consommateurs digitaux que nous sommes tous en train de devenir.

Le problème, en revanche, pour le consommateur et le citoyen que nous sommes tous, est d’arriver à déterminer la frontière entre le moment où accepter de donner ses données personnelles reste raisonnable et celui où cela devient abusif, avec dans le rôle de l’abusé, le citoyen ou le consommateur, les deux ayant de plus en plus tendance à se confondre (cf Thomas Piketty, qui considère que consommer, c’est en quelque sorte voter avec son porte-monnaie).

Après tout, qu’une société exploite des données de navigation, fasse des calculs de probabilités sur des chiffres de vente, pour proposer des offres personnalisées, plus pertinentes à ses clients, cela est normal. Ça a, de toute façon, toujours été le cas. Avant Internet, il y avait des études de marché. Le comportement des clients en magasin pouvait être observé. Les vendeurs et les services de relation clients pouvaient et remontent encore des informations aux services marketing et innovation. Il a toujours même été essentiel pour une société marchande de s’informer sur ses clients et les consommateurs de son marché afin d’arriver à comprendre comment s’adapter à eux et à anticiper leurs demandes.

L’industrialisation de la connaissance du consommateur change la donne

Mais avec Internet, les choses ont changé

Il est devenu possible de récolter automatiquement de nombreuses données. De plus en plus de données.

Encore une fois, je ne trouve pas que cela soit mal de pister un internaute sur un site web et de lui proposer une navigation en conséquence. Un vendeur en magasin ne fait pas autre chose, s’il est un bon vendeur, que d’essayer de comprendre le besoin du client et de ce qu’il sait de lui pour lui offrir ce qu’il veut. Bien sûr, il ne base pas sa proposition de valeur sur des données chiffrées, mais sur sa propre expérience, sur son savoir-faire. Tout le monde le fait et il n’y a rien de répréhensible à cela.

Internet, en quelque sorte, permet d’industrialiser ce processus. Les entreprises de vente à distance étaient déjà fort bien avancée dans ce domaine, mais avec le web, puis les smartphones et les tablettes et maintenant les objets connectées, il est devenu possible à des sociétés ayant la capacité de mettre en place des systèmes de récoltes de données sophistiqués d’agréger des millions de données à une vitesse inimaginable et de les exploiter pour améliorer leur connaissance client.

Pourquoi pas ? Cela n’est que la suite logique de ce qui était déjà fait avant. Mais là, où cela change, selon moi, c’est dans la manière de récolter ces informations. Alors que cela avaient toujours été fait de manière plus ou moins déclaratives, où l’on demandait leur avis aux gens, Internet et les objets connectés permettent de le faire de manière inconsciente pour l’utilisateur final. D’où, en réaction, par exemple, la loi sur les cookies, pour rappeler aux internautes qu’ils peuvent être pistées de manière permanente et inconsciente sur un site web. L’internaute lambda avait-il conscience avant cette loi que tout ses faits et gestes étaient enregistrés et exploités ? Certainement pas, même s’il pouvait s’en douter.

La récolte de données se généralise à l’insu de notre plein gré 🙂

Malheureusement, cette insidieuse pratique, celle qui consiste donc à récupérer des données de tout et n’importe quoi, a une furieuse tendance à se généraliser. Et ce, sans que personne, ou presque, ne s’en rende vraiment compte. Le pire acteur de cette fâcheuse manie étant Google qui à travers une multitude de services qu’il impose via son moteur de recherche, croise et recroise des milliards de données avec l’assentiment inconscient de millions de personnes.

C’est tout simple. Effectuez une recherche sur Google la première fois et Google va vous suggérer de vous connecter (ou de créer un compte) pour vous permettre, dixit Google, d’accéder à des résultats plus fins et plus en affinités avec votre profil. L’internaute naïf (ce que sont la plupart des gens) va finir forcément par le faire. Soit parce qu’il pense que c’est obligatoire et que les services de Google ne fonctionneront pas sans cela, soit parce qu’il croit de bonne foi le discours de Google (qui n’est pas faux). Et c’est là qu’est mis le doigt dans l’engrenage. Sans le savoir, il sera en permanence connecté à tous les services de Google. Mais pas seulement, puisque la multinationale géante exploite aussi les données de millions de site en utilisant sa régie publicitaire et Google Analytics.

Autrement dit, en un clin d’oeil, Google va tout savoir de vous (tout savoir de ce que vous laisserez comme trace sur Internet). Et personne ne vous aura vraiment prévenu ! Et cela va très loin. Car, lorsque vous utilisez Google Map, Google le sait. Lorsque vous faites une recherche sur des horaires de cinéma, Google le sait. Avec son air de pas y toucher, Google, grâce à la puissance ultra-dominante de son moteur de recherche pousse en avant ses propres services (au détriment d’autres sociétés) et récolte de plus en plus de données.

Ce qui est vrai pour le Web va aussi le devenir pour le monde réel

Mais, vous l’aurez peut-être remarqué, je ne parle pour l’instant que du Web. Que se passerait-il si Google peut, en plus, récolter des données provenant de la vraie vie ? Impossible, me direz-vous ? Mais si ! Bien sûr, grâce aux objets connectés ! Dont on nous promet qu’ils vont envahir nos existences. Et qui dit « objets connectés », dit « connecté » et dit, forcément un jour, Google ou Apple ou Facebook ou Amazon ou Twitter, ou encore un autre acteur. Plus nous serons connectés, plus nous fournirons d’informations à ces sociétés. Gratuitement et sans que nous en ayons conscience. Et le temps que nos Etats réagissent et légifèrent, croyez qu’elles auront eu le temps de récolter encore plus d’informations et de devenir encore plus puissantes.

Regardez bien autour de vous et jugez.

Vous avez un ordinateur chez vous et vous vous connectez avec pour faire un peu de shopping, faire quelques démarches administratives. Vous laissez des traces et donnez des données.

Avec votre tablette ou votre console de jeu, vous regardez des films et jouez en réseau. Vous laissez des traces et donnez des données.

Avec votre téléphone, vous jouez à des jeux en réseau, consultez de l’information. Vous laissez des traces et donnez des données.

Avec les objets connectés (le frigidaire, le pèse-personne, la brosse à dent, la voiture), vous envoyez et recevez des centaines de données, le tout sans que vous vous en rendiez réellement compte. Vous laissez des traces et donnez des données.

En tout, petit à petit, la plupart des objets que nous utilisons (ou que les multinationales du web veulent nous faire utiliser) seront plus ou moins connectés. Et comme ce sont des objets quotidiens, il nous est difficile de nous en passer. Et que se passera-t-il le jour où l’on nous dira que l’on ne peut pas les utiliser sans se connecter ? Nous les jetterons ?

Pas sûr !

Est-ce que vous refusez d’utiliser le web parce que vous ne souhaitez pas laisser de trace ?

Est-ce que vous refusez systématiquement la pose de cookie sur votre navigateur ?

Bien peu d’entre nous savent utiliser le Web sans laisser de traces

A mon avis, bien peu de gens font cet effort là. Et quand ils le font, ce sont des gens bien avertis, des spécialistes du web, des développeurs, des hackers, des gens adoptant une certaine posture politique et ayant un certain background technique leur permettant de contourner la récolte de données qu’on impose à la plupart des utilisateurs. En réalité, bien peu d’internautes sont capables d’utiliser les services du web sans laisser de traces. Nous acceptons tous, sans les lire, les conditions générales d’utilisation et nous tombons tous dans le piège. Revenir en arrière est un véritable parcours du combattant qui ne vaut pas la peine.

Alors quel est le danger de tout cela ? Pourquoi ne faudrait-il pas accepter de laisser autant de données à ces sociétés ?

Les trois dangers du Big Data et des objets connectés

D’abord, comme le montre la situation actuelle, elles sont très peu nombreuses et elles sont très concentrées. Elles dominent leur marché de manière écrasante, comme c’est le cas avec Google. Et cette concentration, si personne n’y fait rien n’ira qu’en croissant. Autrement dit, un nombre de plus en plus petit de personnes détiendra de plus en plus de pouvoir sur les données. Ce qui bien sûr est une très mauvaise chose. Les situations de monopoles ne sont jamais bonnes, et pour le marché, et pour les libertés individuelles. C’est pourtant bien ce qui est en train de se passer avec Google qui s’immisce dans toutes les couches de la vie privée, y compris celle, centrale, de la santé. Pire que cela, la capacité qu’ont ces sociétés à passer par dessus les frontières et les lois (cf le Luxembourg Gate) montre qu’elles sont en train de devenir de plus en plus incontrôlables. Qu’elles soit américaines ou autres, il devient de plus en plus difficilement tolérables que les services qu’elles nous offrent ne soient pas encadrés par nos propres lois.

Ensuite, le système actuel de récolte de données, nous rend de plus en plus dépendants de lui. Comme je le disais plus haut, Google et consort agissent comme des dealers de drogue. Ils créent des services gratuits (ou parfois payants), mais tellement pratiques et utiles qu’il devient difficile de s’en passer. Tout ces systèmes font leur beurre de la récolte de données. Regardez Facebook et sa manie insupportable d’essayer de vous faire compléter votre profil afin d’améliorer la qualité de ses algorithmes publicitaires. Une fois que vous y avez mordu, c’est comme pour les vampires (ou les zombies), vous en êtes. Il devient impossible de les utiliser sans accepter d’y laisser des données personnelles.

Ce qui est vrai sur le web, deviendra vrai aussi dans la « vraie vie » avec les objets connectés. Tout le monde n’en utilisera pas du jour au lendemain, mais de plus en plus de monde. Les générations les plus jeunes sont d’ailleurs les plus faciles à faire tomber dans le panneau et à  habituer à ces usages. Les conséquences plus tard, si elles n’en sont pas averties, seront désastreuses. Car plus  elles utiliseront ces objets, plus elles ont dépendront. Et comme les habitudes sont dures à changer…

En résumé :

Ultra-concentration d’acteurs puissants et difficiles à contrôler + Récolte systématique des données + Immiscion du digital dans la sphère « réelle »

=

Un cocktail explosif contre les libertés individuelles

Je ne suis pas en train de crier au loup. J’ai encore confiance dans mes institutions. Mais ayant travaillé depuis plus de 15 ans dans le web et ayant suivi ses évolutions au jour le jour, je m’estime en droit de tirer le signal d’alarme ou, tout à le moins, de faire part de mes craintes. Car, si j’ai toujours été un ardent fanatique des nouvelles technologies, dont je suis personnellement un très gros consommateur, je ne peux pas m’empêcher de voir à quel point, elles peuvent aussi, aujourd’hui, se retourner contre les libertés individuelles. Et si ce n’est pas un spécialiste qui le dit, qui le dira ?

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2 commentaires pour Le Big Data et les Objets Connectés sont-ils les Ennemis de la Liberté ?

  1. Ping : Le Big Data et les Objets Connectés sont...

  2. Bel article, vous faites bien de partager votre réflexion sur le sujet en tant que spécialiste du Web

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