Un heureux gagnant

Kevin Teufla, notre stagiaire

Kevin Teufla, notre stagiaire

Par Kevin Teufla, stagiaire (tous ses articles)

D'après Daumier

Illustration d’après Daumier

On ne pouvait pas dire qu’Ernest Morvan eût été un homme aimable. Pour tout dire, il était même l’homme le moins aimable que notre petit village eût porté. Jamais un « bonjour », jamais un « au revoir », jamais un sourire, même devant les blagues les plus outrecuidantes d’un Francis Blanche ou d’un Jean Reynaud. On aurait dit que la vie ne lui procurait aucune joie. Et que chaque respiration, chaque instant qu’il passait sur cette terre, était une souffrance inimaginable. De loin, souvent, les vieilles du village l’entendait grogner et marmonner dans sa barbe, proférant des propos injurieux, à qui tendait l’oreille, à l’encontre du ciel de la terre et de tous ses démons. Le monde entier semblait être son ennemi.

Il vivait dans une petite dans une petite maison isolée des autres habitations au bout de Tronchon. A peine une cabane, un cabanon. Quatre murs de pierre chapeautés d’un toit de tuiles sales. Une fenêtre avec des volets pendants, une porte close, fermée à tout vent, une cheminée dont sortait, les jours d’hiver, un mince filet de fumée crasseuse et grise. C’était tout. Derrière, un jardin qui servait de débarras, aussi encombré qu’un vaste dépotoir dont les ordures dégueulait par tout côtés. Devant, derrière, à gauche, à droite, dans les jardins des voisins qui n’en pouvaient mais, sur le trottoir devant dans la rue, que même le maire n’arrivait plus à faire débarrasser par le vieil homme malgré les amendes, menaces d’expulsion ou autre moyen de rétorsions municipaux. On aurait dit que la société de consommation entière y avait été convoquée pour venir y déverser ses rebuts : carcasses de machines, à laver, à essorer, à recoudre, à découper, à cuire, à décuire, à bouillir, ossements d’appareils électroménagers en tout genre, corps d’aspirateurs, cadavres de robots, découpeurs, mixeurs, élagueurs, trancheurs, tubes cathodiques et écran à plasma, bidons, fûts, containers, pots, seaux, casseroles et cocottes, métaux pas précieux, pneus, câbles, fils, bobines, membres décharnés de voitures, portières et portes à l’abandon, squelettes de fenêtres et de lucarnes, brisures de hayons, chromes tordus et bouffés par la rouille, armée de matelas en décomposition, entassés audacieusement, formant des piles improbables et branlantes, dentelles de fer et zinc, de tôles, de plaques fines et épaisses, commodes, placards béants, aux gueules ouvertes comme des vieilles souches, bois de toutes sortes, de toutes formes, longs et courts. Ça s’entassait au petit bonheur en édifices instables que seul le génie inconscient d’un architecte hasardeux préservait de la chute.

Jour après jour, Ernest Morvan déplaçait ces briques, comme des briques de Lego, faisant et défaisant son oeuvre avec méthode et méticulosité, construisant, déconstruisant, tour à tour, son immense fatras. Rapportant d’expéditions au village de nouvelles pièces qu’il ajoutait comme des touches nouvelles à un tableau. Nul ne savait où il voulait en venir, nul ne cherchait à le savoir. La seule chose qui inquiétait ses voisins était qu’il ne vienne pas déverser ses ordures dans leurs jardins. Pour le reste, ils l’ignoraient et donnaient juste à leurs enfants l’instruction de ne pas approcher de sa cabane et de changer de chemin quand ils le croisaient dans la rue. Et il ne fallait pas le leur dire deux fois, tant il craignaient Ernest, le petit homme à la casquette et au visage noir de crasse duquel sortait, comme les yeux d’un mineur, deux billes blanches qui roulaient par saccades brèves et rapides comme deux feux clignotants au fond d’une mine.

Il ne parlait pas. Et quand il le faisait, un grommellement indistinct sortait de sa bouche que seul le patron du Café des Sports comprenait, ou pensait comprendre, quand lui servait un vieux genièvre rance et amer qu’il descendait d’un trait sec comme pour se purifier. Il était capable d’en avaler trois ou quatre comme ça, puis disparaissait à nouveau dans sa tanière. On ne lui adressait pas la parole et il n’adressait la parole à personne. C’était bien comme ça.

C’est pourquoi le jour où il apparut dans un costume rose, propre comme un sou neuf, un sourire ultra-brite aux dents, les gens de Tronchon furent à tout le moins surpris.

Comme à son habitude, quand l’obscurité commença à descendre sur les rues, il apparut dans l’avenue principale, l’Avenue du Général Degaulle. Il marchait seul, sans son caddie, fièrement, les cheveux gras et brillants, peignés en arrière, comme un casque de gélatine luisant. Le visage frais et rasé de près, dévoilant une mâchoire carrée, large, un peu trop forte. Il avançait avec lenteur comme pour se laisser admirer des regards de derrière les rideaux. Il prenait ses aises. Mettant un pied devant l’autre comme dans une sorte de ballet élégant. Et on devinait, à son allure, qu’il devait s’être inondé de parfum pas cher qu’il avait du déterrer de son bric à brac. Les habitants en étaient soufflés. Les gamins, d’habitude effrayés, couraient devant et derrière lui, et le regardaient comme on observe un défilé militaire ou une fanfare. Ils tournaient autour de lui pour l’admirer sous toutes ses coutures. Certains allaient et revenaient vers leur mère pour leur poser des questions. Et c’était qui le monsieur ? Et pourquoi il est habillé comme ça ? Mais qu’il est drôle ! C’est un monsieur de la télé, maman ?

Depuis longtemps, on n’avait pas vécu pareil évènement à Tronchon.

Ernest approcha de la place de la Mairie et sans hésitation se dirigea vers son lieu de prédilection, le Café des Sports. Il entra en faisant couiner la porte et, sans jeter un oeil autour de lui, dans un silence de mort, s’accouda au bar, comme à sa stricte habitude. Et, dans un français qu’il voulut châtié, et avec une certaine application, demanda, un verre de genièvre.

Le patron, Hector Delaplace, sans se départir de son flegme morne, gardant un visage impassible, servit son verre habituel et le posa devant Ernest qui l’avala cul-sec et en redemanda aussitôt un autre. Mais la curiosité fut la plus forte et Hector demanda :

« Te voilà bien habillé, Ernest. Quelle bonne nouvelle t’es-t-il arrivé ? » Car dans le petit cerveau retors d’Hector, voir son client vêtu de si belle manière ne pouvait traduire qu’un heureux évènement dont il pourrait peut-être profiter. Et c’était bien l’opinion qui prévalait dans l’assemblée de buveurs et de discuteurs dont tous les yeux lorgnaient avidement vers l’homme coloré en rose.

Avant de répondre, Ernest redemanda un autre verre. Puis, comme s’il n’y avait qu’une chose à dire. Et d’un ton presque indisctinct, que chacun fit le plus silence possible pour pouvoir entendre, il prononça ces mots :

« J’ai gagné au Loto. »

Mêmes les mouches s’étaient arrêtées de voler.

« 93 millions. » ajouta-t-il dédaigneusement, comme s’il s’agissait juste d’une précision élémentaire et sans grande importance.

Les mouches se figèrent. Elles se frottaient douçoureusement les pattes, comme pour se réjouir d’un bon festin à venir. Et entre leurs mille yeux se reflétait toute la voracité du monde.

Un dentier tomba et rebondit sur le décor de carrelage en ciment qui faisait la fierté d’Hector.

Les coeurs s’arrêtèrent de battre. Les respirations se turent.

Quatre vingt treize millions.

Quatre. Vingt. Treize.

Pas plus, pas moins.

Mille deux cent ans de salaire !

Trois cent dix millions de timbres !

Quarante six millions de grilles de loto !

Trente et un millions de verres de genièvre !

Trois millions cent-dix mille trois cent Petit Larousses !

Sept cent quinze mille trois cent quatre vingt quatre virgule neuf jantes alu pour Renault Clio Sport II !

Un fameux pactole.

Hector répondit simplement : « C’est une somme. »

Tu peux le dire, lui répondit Ernest.

C’est une sacré somme, répéta encore Hector, pour être bien sûr que la réalité qu’il venait d’entendre n’était pas simplement une farce de son esprit, une illusion d’accoustique ou simplement une blague de poivrot.

« Mais… » Et Hector marqua le silence comme s’il voulait marquer la solennité de l’instant. « Tu en es sûr ? »

Les mouches arrêtèrent de se frotter les pattes. Raymond qui avait perdu son dentier à force de laisser tomber la mâchoire le ramassa.

« Tu en es certain ? » répéta encore Hector qui redoublait toutes ces phrases comme si la première n’était qu’un galop d’essai, une sorte d’échauffement.

« J’ai le billet ! » clama triomphalement Ernest. « Il est là, dans ma poche, bien au chaud, bien à l’abri pour que personne ne me le prenne. »

« Et… » continua, toujours aussi lentement, comme s’il marchait sur une allée pavée d’oeufs. « Et… on… » Hector utilisa le « on » collectif, pour bien signifier à tous les témoins de la scène qu’il les incluait bien tous dans sa curiosité. « On peut le voir, ce ticket ? »

Ernest ne tarda pas, cette fois. Il s’empressa même.

« Bien sûr, le voilà ! »

Et il tira de sa poche rose un  morceau de chiffon écorné et noirci, tâché de quantité de graisses à la provenance douteuse. Ce qui avait été un jour une grille de Loto. Il le posa sur le zinc du comptoir et l’aplatit bien en le tenant de sa main gauche. Puis, ainsi fait, le fit pivoter sur place pour que Raymond puisse constater de lui même la véracité de sa déclaration.

Je vais chercher le journal, cria ce dernier, en se précipitant vers un client qui lisait les résultats du tiercé dans la Voix du Nord. Il lui arracha des mains et se mit à tourner frénétiquement les feuilles jusqu’à la page des résultats. Aussitôt fait, il revint, toujours en courant, et le posa à plat, comme Ernest l’avait fait précédemment pour la grille. Puis, un à un, il compara les numéros.

Vingt-trois.

Quatre-deux.

Douze.

Trente-six.

Trente-sept.

Soixante.

C’était bien ça. Les six bons numéros ! Les six ! Et il fallait que ça tombe dans son café.

Il regarda Ernest et lui demanda tout à trac : « Qu’est-ce que tu vas faire ? »

Ben, je vais le déposer chez toi, pardi. Qu’est-ce que tu veux que je fasse , lui répondit gentiment Ernest ?

Bien sûr ! Où ai-je la tête, lui répondit à son tour Raymond. Et dans ses yeux passa une étrange lueur pleine de cruauté.

Suite au prochain épisode !

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A propos Olivier Sauvage

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2 commentaires pour Un heureux gagnant

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