L’intrus

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Par Kevin Teufla, notre stagiaire

L’histoire d’un homme comme vous et moi

C’est une histoire pas banale que celle de J, paisible concitoyen de la ville de T.

J faisait partie de ces braves gens dont on entend jamais parler et qui,pourtant, font le sel de notre ville. Discret, poli, sympathique, marié avec 2 enfants, il était un citoyen comme les autres. Honnête et travailleur. Personne ne s’était jamais plaint de lui et il ne comptait pas d’ennemi déclaré. Alors, comment se fait-il que le sort, un jour, ait décidé de s’acharner sur lui ? Quelle monstrueuse volonté surnaturelle a bien pu vouloir jeter son opprobre sur une si tranquille personne ?

« J’ai toujours accompli mon devoir honnêtement. Je n’ai jamais menti, jamais triché, jamais trompé ma femme, jamais battu mes enfants. J’ai toujours travaillé consciencieusement et accompli mes devoirs de citoyen dans l’ordre. Alors je ne comprends pas pourquoi c’est à moi que c’est arrivé » dit un jour Jacques à son docteur avec qui ils échangeaient sur son problème.

« C’est là, ça existe, aussi incroyable que ça puisse paraître« 

Le Docteur A, qui l’a examiné, n’a jamais eu aucune explication pour ce phénomène, « digne des annales scientifiques et médicales ». « Je n’avais jamais vu ça et je doute que n’importe qui de vivant sur cette planète ait jamais vu ça, non plus… Ça tient de la science-fiction plus que de la science… Et pourtant, il faut bien le constater. C’est là, ça existe, aussi incroyable que ça puisse paraître… J’en ai parlé à mes collègues et j’ai essayé d’en alerter les plus hautes autorités de la médecine, mais on m’a rit au nez… Vous imaginez ! Moi, un pauvre petit médecin de campagne. Qui me croirait ? Au début, personne ne nous a pris au sérieux. »

Quand tout commença, J se fit plutôt discret. Au début, il en avait honte. Et évidemment se cacha, y compris à sa femme et à ses enfants.

Nous avons pu retrouver des traces de cette période difficile pendant laquelle le phénomène fit son apparition, J ayant tout noté dans un petit carnet qu’il avait toujours sur lui au cas où.

Tout commença une nuit de pleine lune

En se réveillant, un matin, il sentit une étrange douleur entre l’épaule et la poitrine du côté gauche. Il n’y prêta pas attention plus que ça, mais ne put que constater l’ampleur du problème le soir même quand il l’examina dans un miroir. Une boule dure s’était formée à l’endroit de la douleur et lui causait les pires souffrances du monde. Peu disert, préférant garder les problèmes pour lui même plutôt que les partager, il n’en souffla mot à personne, alors que l’inquiétude pourtant le rongeait.

Au fil des jours, la douleur empira et lui causa les pires désagréments. Il n’arrivait plus à se concentrer, devenait irascible, en se fâchant pour un rien contre sa femme, ses enfants ou ses voisins qui ne le reconnaissaient plus.

Puis, les premières manifestations étranges se firent jour. Ce qui, au début, pouvait passer pour une banale bosse, une excroissance ou un kyste, prit une forme objectivement de plus en plus intrigante. Et J n’en revenait pas. Il ne pouvait pas croire ce qui se révélait peu à peu à ses yeux.

Cette forme, c’était… J pouvait à peine le croire…

La bosse prenait très manifestement la forme d’un visage humain !! Pas plus gros qu’une balle de tennis, mais un visage humain quand même ! J se demanda alors s’il ne devenait pas fou et si tout cela n’était tout simplement pas le produit de son imagination. Un délire… Un dysfonctionnement psychologique… Mais il n’osa en parler à personne… pas même au Docteur A qui, pourtant, le connaissait depuis l’enfance.

A une occasion, il alla voir le curé. Il n’était pas croyant et ne mettait jamais ses fesses sur les bancs de l’Eglise, mais, à défaut d’autre chose, il ne vit pas d’autres solutions que de se tourner vers un représentant de Dieu. Après tout, c’était peut-être là la preuve de l’existence d’un au-delà, d’un monde magique, de quelque chose de divin. J n’aurait su le dire. Mais, à cette époque, ce qui lui apparaissait certain, c’est qu’il avait de plus en plus besoin d’aide.

Pourtant le curé ne l’écouta pas et lui conseilla surtout d’aller voir un médecin. Il examina sa bosse et lui dit que la forme qu’il voyait n’était probablement qu’un tour de son esprit et qu’il n’y avait certainement aucune manifestation divine dans cette boule de chair qui apparaissait à la hauteur du coeur. J quitta l’obscurité de l’église perplexe, mais il n’alla toujours pas voir de médecin.

Ce fut lors d’une nuit terrifiante que le phénomène acheva de se former

Pris d’une envie urgente d’uriner, J se rendit aux toilettes et se soulagea. C’est à ce moment qu’une voix se fit entendre. Une voix, dont il ne put, au départ, déterminer l’origine, mais dont, rapidement, il eut le pressentiment horrible qu’il n’aimerait pas la réponse.

Il alla s’examiner dans le miroir et n’aima pas, vraiment pas ce qu’il vit. Oui… c’était bien un visage… Avec des yeux, un nez, une bouche… Un visage, maintenant vivant !!! Qui le regardait fixement pendant qu’il s’examinait.

Ce visage ne lui disait rien, ne ressemblait à personne qu’il connaissait.

Ce visage s’exprimait comme une seconde personne dotée d’un second cerveau.

Un instant, J crut que son monde s’écroulait, qu’il avait enfin basculé dans la folie la plus totale. Mais, il n’en était rien, car il comprit vite que ce qu’il voyait était bien réel et que ce visage existait bien. Qu’il était né en lui, là, par hasard, qu’il s’était incrusté sans son corps comme un vilain champignon ou parasite,mais qu’il lui était impossible d’ôter. La plus terrible des frayeurs s’empara de J qui ne sortit pas de chez lui pendant plusieurs jours, à la plus grande inquiétude de sa femme, de ses enfants et de son entourage.

Un autre J

La petite tête n’était pas sympathique et se moquait constamment de lui. Elle le critiquait pour tout ce qu’il faisait. S’il mangeait, elle lui demandait si il ne mangeait pas trop et s’il ne mangeait pas trop de mauvaises choses. S’il lisait, elle le critiquait dans son choix éditorial. Et ainsi de suite ! Elle ne lui laissait pas une minute de répit. Au fur et à mesure, J s’épuisait et deviendrait fou pour de bon s’il ne trouvait pas d’aide.

C’est ainsi, qu’au bout de plusieurs semaines d’enfer, il alla voir le docteur A.

Toute la vie de J était déjà détruite. Devant son acharnement à ne pas révéler la vérité, sa femme partit avec ses enfants. Il perdit ensuite son travail à cause de ses absences répétées et prolongées. Il se retrouva donc seul dans sa grande maison dont il pouvait encore à peine payer les traites.

Quand le docteur découvrit la tête, il ne put s’empêcher d’aller se verser une grande rasade de ce whisky qu’il gardait en réserve sous son bureau quand, dans les grands moments de solitude, il ne trouvait rien à quoi se rattacher.

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Cette tête parlait et s’exprimait dans un langage si châtié qu’il se demanda d’où pouvait provenir une telle merveille dans le corps d’un être aussi simple et banal que celui de J. A dire vrai, il la trouva cent fois plus intéressante que son propriétaire. Il en profita même pour avoir de longues conversations sur la peinture, la musique, l’art, en général, que la tête semblait affecter au plus haut point. Et cela, au plus grand désappointement de J qui cherchait des solutions pour faire disparaître la tête et non pas des échanges élevés sur la beauté simple de l’art roman ou les égarements de l’architecture moderne. Il en vint à penser que le docteur, s’il continuait comme ça, ne lui serait d’aucune aide.

Ce dernier finit, bien malgré lui, par admettre, qu’ils auraient sans doute besoin d’un grand spécialiste.

Visite à un grand spécialiste à Paris

Il lui donna donc le numéro d’un éminent chirurgien parisien avec qui il avait partagé les bancs de la faculté de médecine à une époque fort lointaine.

Son ami était devenu une sommité mondiale dans son domaine et pourrait peut-être l’aider à analyser son cas.

J rassembla ses dernières économies et prit un billet pour Paris où, au préalable, il avait réussi à obtenir un rendez-vous avec la sommité.

Le Professeur l’examina avec grande attention. Il était visiblement stupéfait et avoua que jamais il n’avait vu un tel cas qui ferait sûrement date dans les annales de la science, et qui, entre parenthèse, s’il s’y prenait bien, lui la sommité, s’assurerait la célébrité et la gloire jusqu’à la fin des temps.

Le Professeur

Le Professeur

Mais il se produisit ce qui s’était déjà produit avec le docteur A. La deuxième tête de J était si intelligente, si charmante, si gracieuse dans sa conversation, que le professeur tomba à son tour sous son charme. Et les consultations se transformèrent rapidement en longues conversation sur la peinture, la musique, la philosophie. Une nouvelle fois, au grand dam de J qui commençait réellement à totalement désespérer des hommes de science que le destin mettait sur son chemin.

Il finit par abandonner les consultations qui, au passage, achevèrent de le ruiner et finirent par le jeter à la rue.

Il ne lui restait plus beaucoup d’opportunité pour s’en sortir et fit, ce que dans ces cas là, tout le monde faisait : il se mit à se prostituer… à vendre son corps ! Oh non pas sexuellement, mais en spectacle.

À la rue

Bien qu’il n’eut pas beaucoup de culture, ni d’humour. Sa seconde tête se chargea de cet aspect des choses. Il trouva un propriétaire de salle assez fou, et assez peu curieux pour ne pas poser de questions, pour accepter de le laisser jouer quelques sketches, que la tête avait composés. Ce fut un succès immédiat et la plupart des spectateurs revenaient subjugués par ce numéro incroyable de l’homme à deux têtes. Bien sûr, aucun ne put imaginer ce qui se cachait réellement derrière cette originalité. Mais peu importait, puisque ce qui comptait, à la fin, c’était le rire.

Mais Jacques dépérissait. Il n’en pouvait plus de cette tête qui, peu à peu, le remplaçait et lui volait sa vie.

Il se mit à boire sérieusement. Et tous les soirs après le spectacle éclusait les bars consciencieusement. Ainsi, il reprenait le contrôle. L’alcool aidant, la tête, qui en subissait aussi les conséquences, il put retrouver un peu de sa liberté.

Mais peu à peu, tel un feu qui ronge l’intérieur, Jacques sentit le reste de son être s’effondrer. Son corps devenait une épave, un morceau de viande imbibé de maux dont il devenait chaque jour plus difficile de se débarrasser. Ses organes se détraquaient les uns après les autres. Ses jambes le faisaient hurler de douleur. Toute lucidité l’abandonnait. Et, en dépit du talent inimitable et indéniable de sa tête, même le spectacle pâtissait de ses excès. Et un jour, malgré son attachement à son prodige, le patron de la salle de spectacle se débarrassa de lui. Jacques alla alors traîner sa misère sur les rives du canal de Saint-Denis dans des tentes montables en 3s avec d’autres parias de la crise, comme lui.

Il mourut peut à peu. Ce fut ses camarades de la rue qui le retrouvèrent un jour étendu mort dans le sol de sa tente et le signalèrent à la police.

Un homme vite oublié

Le SAMU vint le ramasser et ce n’est que lors de la toilette mortuaire que l’on découvrit la tête. L’anomalie extraordinaire fut vite remontée aux plus hautes sommités médicales du pays et, ironie du sort ou hasard, ce fut le fameux Professeur, qui avait eu de si longues conversations avec la tête, qui examina son corps.

Il finit par extirper la tête de J. La mit dans un bocal rempli de formol et la rangea parmi les nombreux trophées de l’Académie de médecine de Paris.

Jacques fut enterré de manière anonyme au Père Lachaise, mais nul ne vint jamais le voir. Il disparut enfin pour de bon dans la nuit des temps.

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A propos Abstract Specis

Sketches, drawings, etc.
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