Insomnie ! (nouvelle à lire)

 

Photo by Yu Chuan Hsu sur Unsplash

« Je n’en peux plus, je n’en peux plus…

Ce rêve me tue. Toujours ce même rêve… qui me poursuit… même le jour… et le soir, j’ai peur de m’endormir… mais il revient encore et encore… Ce même rêve, sempiternellement…

Et il est tellement vivant, Docteur ! Tellement vrai ! Que je n’arrive même pas à le différencier de mon sommeil… c’est presque une hallucination ! Une sorte de télétransportation dans un autre univers…dans lequel je me meus… ce n’est presque pas un rêve tant il est proche de la réalité et que ma conscience y reste vive… j’y contrôle presque tout, mes déplacements, mes gestes, mes paroles…

Dedans, je suis un soldat, un combattant… nous fuyons l’armée rouge… nous sommes dans une grande ville, une grande grande ville, en ruines… une ville dont quasiment tous les bâtiments sont fracassés, détruits… et nous nous entretuons dedans ! Les russes sont partout. Ils nous pilonnent et nous poursuivent jusque dans le moindre recoin et nous ne faisons que fuir… fuir… tuant tout ce qui passe à notre portée, ami ou ennemi… oui, nous tuons tous les gens que nous voyons, et même des femmes, et des enfants… une fois, un de mes camarades a même tué un bébé à bout portant ! Le bébé hurlait, hurlait, il ne voulait pas se taire… et mon camarade a demandé à la mère de le faire taire… mais la mère n’arrivait pas à le faire taire, bien sûr… le bébé avait faim… il hurlait, il hurlait… alors mon camarade a pris le bébé des bras de la mère, il l’a posé sur le sol et il lui a tiré une balle dans le crâne avec son fusil… une seule balle… et tout le crâne a explosé ! Il ne restait plus rien du bébé…

  • Et la femme ?
  • Nous l’avons laissé et nous sommes partis, nous avons continué à fuir…
  • Et ce rêve ? Il dure depuis longtemps ?
  • Je ne sais pas… je ne sais plus… j’ai l’impression de l’avoir toujours fait… mais sûrement qu’il n’était pas là avant… quand il a commencé ? Je ne sais pas. Maintenant, il revient toutes les nuits… de plus en plus fort… de plus en plus réel… Je n’en peux plus…
  • Y a-t-il un évènement qui aurait provoqué la venue de ce rêve ?
  • Je ne sais pas, je ne crois pas… en fait, peut-être, mais je n’en suis pas sûr…
  • Dites ! Dites toujours !
  • Dans ce rêve, Docteur, je sais peut-être qui je suis…
  • Allez-y, parlez ! Ayez confiance ! Laissez-vous aller ! Vous ne pourrez pas dire de bêtises de toute façon !
  • Eh bien, c’est une histoire un peu longue à raconter… mais je…
  • Allez-y, nous avons le temps, dit le psy, le Docteur K, en regardant le petit réveil sur son bureau !
  • J’avais un arrière-grand-père… mais il est mort… C’était mon arrière-grand-père allemand… du côté de ma mère… mon arrière-grand-père, je l’ai toujours su, ça n’a jamais été un secret, avait fait partie des SS pendant la guerre… de la Waffen SS… C’était un soldat qui avait fait toute la guerre de bout en bout du front ouest au front est… un nazi… A la fin de la guerre, la situation des SS était terrible… Ils n’avaient pas d’autre choix que de fuir ou mourir, car les russes ne leur faisait aucun cadeau. Ils attrapaient un SS, il le tuait, au mieux… ou alors il le brûlait vif ou le torturait de manière atroce… Mon arrière-grand-père faisait partie d’un groupe de survivants… il avait toujours réussi à fuir, à ne pas se faire prendre, ni à se faire tuer… un veinard ! Mais à la fin, tout était foutu et la situation avait totalement dégénéré. Les SS faisaient ce qu’ils voulaient et ils étaient devenus totalement fous. Ils n’avaient plus aucune limite dans l’horreur. La loi était leur loi et autant dire qu’ils ne respectaient plus rien qui ressemble à quelque chose d’humain. Mon arrière-grand-père a fait partie de ces gens, Docteur…
    Ce rêve que je fais, j’en suis sûr, me raconte les combats de mon arrière-grand-père… et même, dans ce rêve, je suis mon arrière-grand-père… Tout y est si net, si précis… si réel…
  • Mais votre arrière-grand-père vous a raconté son histoire, n’est-ce pas ?
  • Oui.
  • Ce rêve que vous faites, c’est une invention projetée à partir du récit de votre arrière-grand-père… c’est tout à fait banal, vous savez… même si que si semble l’être moins, c’est la façon aiguë dont vous vivez ce rêve si teinté de réalisme… c’est peut-être ça que nous devrions regarder ensemble… Mais…vous n’avez pas encore répondu à ma question… y aurait-il un évènement qui aurait pu déclencher ce rêve ? Un évènement récent ? Ou moins récent, puisque vous ne vous souvenez plus quand il a commencé…
  • Non, je ne crois pas… mon arrière-grand-père est mort depuis longtemps. Ça aurait pu être ça… mais sinon, non, je ne vois pas… »

Depuis que le rêve avait commencé, j’avais l’impression bizarre qu’il essayait de me dire quelque chose… qu’au fond, il y avait quelque chose… comme un message… un secret… je ne sais quoi…

Toute les nuits, je refaisais le même chemin parmi les ruines de cette ville dont je ne comprenais pas la langue… Une ville qui peut-être existait… ou n’existait pas… comment le savoir ? C’était, je n’avais aucun doute la dessus, une ville de l’est, polonaise ou autre chose… car les caractères n’étaient pas en cyrillique. Mais quelle ville ? Et pourquoi ce rêve, toujours le même, venait me hanter ?

J’essayai de rassembler dans ma mémoire tous les souvenirs que m’avait raconté mon arrière-grand-père… la Russie, la Biélorussie, la Pologne, la Tchéquie… tous ces pays par lesquels il était passé, dans un sens puis dans l’autre… était-ce en envahissant ou en fuyant ? J’avais plus la conviction qu’il s’agissait de la fin de la guerre… donc, en fuyant. Mais dans quelle ville ?

Soudain, une vérité que je n’avais pas perçue jusque là éclata dans mon esprit ! Une histoire terrible que m’avait raconté mon arrière-grand-père et que je n’oublierais jamais… une histoire si étrange, si curieuse, que je me suis toujours demandé si elle avait été inventée ou si elle était partiellement ou totalement vraie.

En 1945, quelques mois avant la défaite de l’Allemagne, mon arrière-grand-père était encore à Prague avec ses camarades. Ils savaient tous que la fin était proche, mais se battaient encore comme des lions, comme si la victoire était encore possible.

En vérité, ils savaient qu’ils allaient tous mourir, soit tués par d’autres SS ou la Gestapo, soit tués par les russes, et qu’ils n’avaient pas d’autres choix que de se battre. Dans les ruines de Prague, ces soldats désespérés luttaient à mort pour contenir les russes jusqu’au dernier moment. Le seul espoir qui leur restait était d’être rattrapé par les américains, par l’ouest. Les combats étaient féroces… on se battait d’immeuble en immeuble…

Un jour, mon arrière-grand-père, son chef, et quelques autres camarades trouvèrent refuge dans un bel appartement abandonné, qui n’avait pas été pillé.

Ils s’y installèrent pour la nuit en attendant de reprendre le combat.

C’est là qu’ils firent une rencontre extraordinaire !

Tandis qu’ils essayaient tous de trouver péniblement le sommeil, un petit bruit à travers les murs se fit entendre. Mon arrière-grand-père fut le premier réveillé et il alerta les autres.

Il pensait que des russes s’étaient introduit en cachette dans l’appartement et qu’ils allaient les assassiner.

Mais les russes ne faisaient pas autant de chichis pour tuer les nazis… c’était donc autre chose…

Sur la pointe des pieds, aussi silencieusement que mon arrière-grand-père le put, il chercha la source du bruit.

Soudain ! Il vit une petite fille… une petite fille maigre comme il en avait vu tant depuis le début des hostilités. Un instant, ébloui par cette rencontre, il s’arrêta, puis… aussi soudainement qu’il l’avait vue, il se jeta sur elle et l’attrapa !

La petite fille ne dit rien et se débattit juste en silence avant de se calmer.

Mon arrière-grand-père appela ses camarades qui regardèrent la petite fille avec curiosité.

Ils se mirent à lui parler en allemand et à lui demander ce qu’elle faisait là… si elle était seule… où était ses parents… etc… le genre de questions qu’on pose à une petite fille abandonnée pendant la guerre.

Cela dura quelques instants, jusqu’à ce que le lieutenant apparut.

Il n’avait aucune patience… et devant le silence de la petite fille s’emporta et finit par dégainer son arme et lui mettre contre la tempe pour voir sa réaction…

Mais la petite fille n’eut aucune réaction…

Alors le lieutenant la relâcha, s’éloigna et ordonna juste à mon arrière-grand-père de la tuer.

Un peu troublé, mais habitué aux sales boulots, mon arrière-grand-père arma son fusil et tendit le canon vers la petite fille.

Alors un autre évènement se produit !

Un cri ! Une voix ! Un homme se précipita à genoux devant mon arrière-grand-père et les autres soldats… derrière lui apparurent une femme et une autre petite fille.

Aussitôt, les soldats comprirent ! C’était une famille de juifs qui avait échappé au massacre et qui s’était caché depuis des mois dans leur grenier.

Le lieutenant, alerté par ses hommes, revint et les considéra.

L’homme et la femme se jetèrent à ses pieds en écartant les bras comme pour le supplier… Un long silence dura au bout duquel personne ne sut que faire…

Encore une fois, le lieutenant, qui était un homme d’action, décida de ne pas s’encombrer de problèmes. Il sortit à nouveau son arme et la pointa en direction du père… il demanda à tous ses hommes de faire la même chose. Chacun prenait une victime et tirerait une balle en pleine tête.

Mais avant qu’il ait pu appuyer sur la gâchette, un cri en allemand retentit ! C’était le juif :

« Ne tirez pas ! Je suis riche ! Je suis très riche ! Et je peux vous rendre riche aussi ! »

Le Docteur K écoutait mon récit avec attention. Et au mot « riche », son oeil s’éclaira d’un intérêt nouveau. Il m’écoutait depuis quelques instants, mais semblait s’en ennuyer profondément jusqu’à ce que le mot « riche » résonne à son oreille.

Le juif était un joaillier connu de Prague. Il avait réussi, avec sa famille, à se cacher dans les combles de leur grand appartement et pensait qu’ils seraient tous bientôt libres. Sentant la mort proche, il décida d’épargner sa vie en proposant un marché aux SS. Beaucoup de richesses contre la vie sauve.

Cela sembla au lieutenant un marché acceptable, d’autant qu’une fois le trésor dévoilé, il pourrait quand même tuer le juif.

Alors, le juif leur expliqua qu’il avait caché sa fortune dans un endroit sûr et que s’ils le suivaient, il leur en montrerait l’emplacement.

Le lieutenant, bien sûr, accepta. Il ordonna à deux de ses hommes de garder la femme et les deux filles, tandis que le reste de l’escouade suivrait le juif dans les bas fond de l’immeuble où il avait prétendument dissimulé son or.

Ils descendirent les escaliers jusqu’aux caves. Puis suivirent un long couloir encombré au bout par un tas de vieux meubles.

Le juif commença à enlever les meubles pendant que les SS le regardaient.

Au bout d’un instant, le juif avait pu dégager suffisamment d’espace pour qu’apparaisse au sol une grande trappe en bois, fermée par un cadenas.

Le juif sortit une clé et la tourna dans le cadenas, puis il souleva la trappe, dont s’échappa un souffle fétide.

« C’est là, indiqua-t-il aux soldats. »

Sous la trappe, il y avait un escalier qui s’enfonçait plus profondément dans le sol.

Le lieutenant regarda dans la trappe, puis fit signe au juif de passer devant. Il ordonna à mon arrière-grand-père de monter la garde, tandis que lui, et deux autres soldats suivirent le juif dans l’escalier.

Ce qui se passa ensuite… ce que me raconta mon arrière-grand-père… me laissa toujours un goût d’inachevé et un sentiment d’incrédulité que je n’ai jamais pu réprimer.

Tandis que mon arrière-grand-père surveillait le haut de l’escalier, il entendit le juif, le lieutenant et les deux autres SS, descendre lentement les marches… puis les bruits se turent… mon arrière-grand-père alluma une cigarette, la dernière qui lui restait… et attendit patiemment…

Jamais il ne revit ni le juif, ni le lieutenant, ni aucun de ses autres camarades !

Des tremblements énormes se mirent à secouer les murs de la cave… comme si un géant s’était mis à les cogner, à les cogner, à les cogner !

Un bombardement !

En principe, dans une cave, on était en sureté, mais, cette fois-ci, mon arrière-grand-père eut le pressentiment qu’il ne devait pas rester là… son instinct de survie lui dit de partir immédiatement…

Les coups redoublaient et déjà des morceaux immenses de béton se détachaient du plafond. Mon arrière-grand-père pencha la tête dans l’escalier et hurla, appela le lieutenant et ses camarades, mais personne ne lui répondit.

Il hurla encore tandis que le fracas des bombes devenait insupportable. Des nuages de poussières l’entouraient, remontaient du sol, semblaient sortir des murs et des plafonds. L’air devenait totalement irrespirable ! Mon arrière-grand-père appela encore le lieutenant. Toujours sans obtenir de réponse.

Alors il s’enfuit, il courut à travers le nuage de poussière qui l’entourait. Il courut, courut et courut encore… il monta des marches, se retrouva dans le hall ébranlé par le souffle des explosions. Paniqué totalement, il pensa aller chercher ses camarades… mais… cette fois, c’en était trop… il préféra fuir, la jouer solitaire… tant pis ! Il en avait tellement assez !

Il se précipita au dehors où tout n’était que chaos. Le quartier était en train de s’effondrer sous un déluge de bombes. Il fallait fuir, quitter cet endroit, absolument !

« Et après, demanda le Docteur ? »

« Mon arrière-grand-père fut capturé par les américains quelques jours plus tard et il n’est jamais revenu à Prague. Il n’a plus jamais entendu parler du lieutenant, du juif et de sa famille et de ses camarades.

  • Et vous ?
  • Et moi quoi ?
  • Vous n’avez jamais eu envie de trouver le trésor ?
  • Le trésor ? Les bijoux ? L’or ?… Comment voulez-vous ? Et qui me dit qu’il y est encore ?
  • Mais vous ne comprenez donc pas ? Ce rêve, que vous faites toutes les nuits, est une invitation, un message, une piste pour le retrouver.
  • Quoi ? Mais ne m’aviez-vous pas vous même dit que ça n’était qu’une projection.
  • Je n’en suis plus si sûr, mon ami, je n’en suis plus si sûr… »

Et à nouveau, la lueur étrange brilla dans les yeux du dr K.

Ses dernières paroles m’avaient bouleversé. Serait-ce possible que je vois en rêve ce qu’a vécu mon arrière-grand-père ? Serait-ce possible qu’à travers ce rêve je puisse retrouver la cachette du juif ? Cela était trop invraisemblable pour moi, mais l’idée, malgré tout, était si forte que, ce soir là, je ne pus m’endormir avant le milieu de la nuit. Toujours et encore pour faire ce rêve.

Avec le lieutenant, nous descendions un escalier… l’escalier semblait infini… nous descendions, nous descendions en tournant des centaines de marches qui nous emmenaient vers une destination qui semblait inaccessible. Et pour la première fois, je le vis ! Le juif !

Il était devant le lieutenant, caché par son corps massif, et c’était pour cela que je ne l’avais jamais encore remarqué. En vérité, il avait toujours été dans mon rêve, je le savais ! Mais il ne m’était jamais apparu.

C’était lui qui menait la danse. Il courait à vive allure, animé d’une vitalité presque surnaturelle. Alourdis par nos équipements, nous le suivions à grand peine et c’est à peine si nous pouvions garder la distance suffisante entre lui et nous. Il volait presque !

L’escalier nous conduit dans les entrailles de la terre. Nous descendîmes encore des dizaines et des dizaines de marches dans un tourbillon sans queue ni tête. Puis, derrière une porte, un couloir, un long et sombre couloir, nous emmena dans une direction encore plus incertaine. Puis un autre couloir derrière une autre porte.

Tout était silencieux. Pas un bruit. Le fracas de la guerre n’atteignait apparemment pas ces lieux reclus. On aurait presque pu l’oublier.

Un autre escalier nous fit descendre encore plus profondément, puis encore un couloir. A force de courir, la soif m’étreignit et je commençai à supplier le bon Dieu pour que cette course infernale cesse. Mais elle continua encore jusqu’à ce que nous fûmes totalement désorientés.

Puis nous arrivâmes. Aux confins de ce qui n’était plus qu’une sorte de galerie creusée dans la roche, un amoncellement de vieux meubles émergea devant nos yeux ! Exactement comme dans le récit de mon arrière-grand-père !

Le juif, qui ne semblait pas avoir souffert en quoi que ce soit de notre descente frénétique, commença à bouger les meubles un par un pour dégager l’accès. Il était pris d’une rage fantastique tant il mettait d’énergie à sa tâche. Et petit à petit un passage se dégagea.

Je me réveillai en sursaut ! Trempé dans mes draps, comme d’habitude. Epuisé, l’impression de n’avoir pas dormi plus de 5mn.

Le jour ne s’était pas encore levé. Je regardai le réveil. A peine 5h… et je maudis cette infernale insomnie !

Le Docteur K K semblait de plus en plus intéressé par mon rêve.

A chaque séance de consultation, il me le faisait raconter, en en notant tous les détails. Sa passion pour cette question semblait sans limite, tandis que mon insomnie continuait à me ronger à petit feu et que je ne voyais aucun progrès dans ma thérapie.

Un jour, alors que je lui en faisais, pour la énième fois, le récit, il se fâcha ! Il me reprocha de ne faire aucun effort et de ne pas m’impliquer dans ma « guérison » ! Il me dit que si je ne me remuais pas plus, jamais je n’arriverai à me dépêtrer de mes tourments.

Surpris par cette violente sortie, je ne sus que lui répondre et me confondais en excuses. Je pensai bien faire jusque là, mais je réalisais alors que je n’étais pas sur la voie du progrès.

Avec le temps, toutefois, j’appris à me mieux diriger dans mon rêve, à presque en contrôler le cours, à y prendre des décisions en toute conscience, comme dans la vie éveillée ! Cela était surprenant et extrêmement dérangeant ! C’était maintenant presque comme si j’avais deux existences distinctes : la normale, celle que j’avais toujours connue, celle d’un homme du début du XXIème siècle, et puis l’autre, celle qui m’apparaissait la nuit et tendait à prendre de plus en plus d’importance. Dans cette deuxième existence, j’étais coincé dans un espace spatio-temporel extrêmement limité et puis n’y faisait que se répéter nuit après nuit le même instant. Dans la première, je pouvais de plus en plus distinctement me souvenir de mon rêve, comme si je l’avais vraiment vécu. Cela allait si loin qu’un jour, en me réveillant, je trouvais dans les plis de mon corps, dans la couche de sueur qui m’inondait à chaque réveil, des traces de poussière noire, comme celle qui obscurcissait l’air de Prague à la fin de la guerre. Je ne sais plus si cela était une illusion ou la réalité, car après m’être réveillé, je sautai immédiatement dans la douche pour effacer toute trace de cette manifestation surnaturelle. Je n’en parlai même pas au Docteur K de peur qu’il se moque de moi.

Cette scène de la guerre qu’avait vécu mon arrière-grand-père, je l’avais tellement vue et revue que j’en connaissais les moindres évènements par coeur. Et je savais d’avance tout ce qui allait arriver sans pouvoir l’empêcher. Ce qui voulait dire que j’avais à la fois une certaine liberté dans ce rêve, car je pouvais parler un peu comme je le voulais, m’éloigner parfois de mon trajet prévu, mais par une raison que je n’arrivai pas à comprendre, quelque chose me ramenait toujours au centre du scénario. C’était tout le temps pareil. Moi (mon arrière-grand-père) nous nous réfugiions dans cet immeuble, nous y rencontrions cette famille juive, le joaillier nous suppliait de ne pas le tuer, puis nous descendions dans les sous-terrains de l’immeuble avec lui, et cela finissait à chaque fois par le bombardement.

Il m’était impossible de sortir de ce scénario, simplement en faire jouer des variantes. Si je m’attardais en quelque endroit, le lieutenant me rappelait à l’ordre. Si je disais quelque chose à haute voix, les autres ne l’entendait pas ou ne semblait pas en tenir compte. Si j’essayai de les prévenir de leur mort imminente ou du bombardement, ils ne me croyaient pas et se moquaient de moi.

Je m’étais renseigné sur tous les acteurs de ces évènements. Du joaillier juif, je n’appris rien du tout. Il y en avait beaucoup avant la guerre dans Prague et ça aurait pu être n’importe lequel d’entre eux. En fouillant les archives, j’appris que certains avaient été envoyés dans les camps, d’autres s’étaient enfui avant que la Tchécoslovaquie ne fut envahie, les derniers avaient purement et simplement disparus sans laisser de traces. Bien sûr, je n’abandonnais pas cette piste, car ce serait la plus sûre pour m’indiquer l’endroit où avaient pu se dérouler l’histoire de mon arrière-grand-père, mais je dois avouer que je butais sur un mur et n’aboutissais à rien pendant des semaines.

Quand aux soldats allemands, il me fut impossible d’apprendre quoique ce soit à leur sujet.

Mon allemand étant assez imparfait, j’avais du mal à me faire aider pour mes recherches et, de toutes façons, les archives du ministère de la défense allemand ne me donnaient pas beaucoup d’informations. Je n’appris même pas dans quelle unité combattit mon arrière-grand-père. Apparemment, il régnait un tel chaos chez les SS à la fin de la guerre que toute information à ce sujet n’avait tout simplement pas été enregistrée, contrairement à l’habitude de cette sinistre organisation.

Mon arrière-grand-père, mort depuis quelques années, ne m’aiderait pas beaucoup non plus.

Il n’y avait plus que ce rêve récurrent et lancinant qui ne m’en apprenait pas beaucoup.

Tel un photographe, j’enregistrais, à l’intérieur, tout ce que j’y voyais. Panneaux, architecture, mais là aussi, la piste s’assécha assez rapidement.

Au bout de quelques mois de ce régime, j’étais totalement épuisé. Mon rêve ne me reposait pas, comme je l’ai dit, et plus je rêvais, plus ma fatigue s’accumulait. J’avais du demander à un arrêt maladie à mon médecin pour pouvoir récupérer et je lui demandais, sans succès, un traitement pour pouvoir dormir. Mais le Docteur K s’y opposa fermement. Il me dit qu’avec un traitement, nous risquions de perturber le rêve, de le déformer, et surtout de n’en pas comprendre la source, l’origine, ce qui nous mènerait à la « guérison ». Il me conseilla donc de mieux manger, de profiter de mon arrêt pour faire du sport, avoir des activités saines, pour préparer mon cerveau à livrer ce qu’il refusait de livrer.

Je pris donc à bras le corps tout ses conseils, mais, malgré mon acharnement à prendre soin de moi, ma situation continua à se détériorer. Je dormais littéralement debout. J’étais au bord de la dépression. Je ne distinguais quasiment plus entre sommeil et éveil. Et mes deux existences commencèrent à se mélanger. Des bribes de mon rêve se mirent à apparaitre au milieu de ma journée !

Je ne comprenais pas pourquoi, mais le Docteur K semblait persuadé que la solution de l’équation se trouvait dans la détermination du lieu des évènements.

Pour lui, il fallait absolument que nous retrouvions l’endroit précis où s’était déroulé l’histoire de mon arrière-grand-père. Il me dit que la clé était dans la cave, au bout de l’escalier, derrière le tas de meubles, dans la cachette du trésor. Car tout cela, selon lui, était hautement symbolique. Le trésor devait signifier autre chose qu’un tas de bijoux. Pour lui, j’avais déformé la réalité de l’histoire de mon arrière-grand-père pour inventer une autre et masquer un traumatisme qui me pourrissait l’existence. Et il me répéta que, si je n’en avais pas encore conscience, ne pas trouver cette cave, cette cachette secrète dans mon rêve, revenait à ne pas chercher la vérité au fond de moi. Et pire encore, vu mon état, il affirma que ne pas la trouver, revenait à réellement mettre à ma vie en danger.

Vint le jour où je n’arrivai plus à sortir de mon lit. J’avais beau lutter pour me maintenir : Yoga, running, méditation, sophrologie, nourritures saines, heures de sommeil à heures fixes. Rien n’y faisait. Le rêve s’emparait de moi lentement comme une maladie s’étendant à toutes les ramifications de mon organisme.

Parfois, en pleine journée, en marchant dans la rue, j’entendais le bruit assourdissant d’une explosion et je me jetai à terre ou courrais pour éviter le souffle d’une bombe.

A plusieurs reprises, je crus voir le bijoutier juif qui m’indiquait de le suivre.

Pour ne plus avoir à vivre ces hallucinations, je me terrai chez moi et ne sortais plus que pour mes séances avec le Docteur K. Je m’isolais de plus en plus, commandais mes courses sur Internet, ne voyais plus aucun ami. Quand à mes relations avec les femmes, n’en parlons pas. Déjà qu’elles n’étaient pas brillantes avant, le mal qui me rongeait éloignait tout espoir d’avoir ne serait-ce qu’un dîner aux chandelles. Ma vie entière était en train de s’auto-détruire.

« Le sang battait à mes tempes. Dans la cave régnait toujours ce silence oppressant, ce calme anormal au milieu de la guerre. Déjà 5 minutes. Cinq minutes que le lieutenant Stoeffler, Manfred et Günther étaient descendus dans le tunnel avec ce juif. Cinq minutes sans rien d’autre que le plic plic d’une fuite d’eau au plafond dont les gouttes allaient s’écraser lentement sur le sol en terre battu du couloir de la cave.

Soudain, j’entendis un souffle, comme un cri… quelque chose d’à peine audible, de rauque, comme le feulement d’un animal…

Je tendis l’oreille.

Dans le tunnel sombre, pas une lueur.

Ils avaient du s’éloigner de plusieurs mètres pour que l’obscurité la plus complète les renferme à l’intérieur de ce conduit dans le sol.

A nouveau un souffle, un râle, quelque chose de bestial que je ne pouvais déterminer… Est-ce qu’ils se battaient en bas ? Que se passait-il ?

Le silence encore, puis à nouveau le râle… plus fort maintenant… puis des cris, sourds, lointains, comme s’ils étaient à des kilomètres d’ici… Cette fois, c’était net ! C’était bien des cris… des cris d’horreurs, des cris d’effroi, des cris comme ceux que j’avais déjà entendu lorsqu’on s’amusait au lance-flamme sur les prisonniers russes… les pires cris qui soient… des hurlements ! Qui vous transpercent les tympans comme des aiguilles chauffées à blanc !

Je suffoquai. Soudain, mon coeur se mit à battre rapidement, ma respiration s’accéléra… j’étais pris de terreur ! Quelque chose d’atroce était en train de se dérouler en bas, dans ce boyau, et je ne pouvais rien faire…

Devais-je descendre pour aller voir ? Devais-je courir pour prévenir mes autres camarades restés en haut ?

Les cris se mêlèrent ! Il y avait là plusieurs personnes qui hurlaient. Mes camarades ? Le lieutenant ? Mais que se passait-il ? »

Je continuai à parler, à raconter ce que je voyais, presque comme si j’y étais au Docteur K, dont les yeux étranges palpitaient d’un éclat malsain.

« Une explosion ! Puis une autre !

Un souffle chaud jaillit de la trappe me frappant au visage presque comme un coup de fouet !

D’instinct, je me projetai en arrière et, au moment, où je fis ce geste, une énorme flamme surgit du trou du tunnel, comme un geyser de lave expulsé d’un cratère !

Et soudain, à nouveau, les murs et le sol se mirent à trembler bruyamment !

Les bombes, à nouveau, venait frapper l’immeuble où nous étions à une profondeur incroyable.

Tout allait s’effondrer !

A nouveau, je n’eus pas le temps de réfléchir et je décidai de m’enfuir, laissant derrière moi le lieutenant et les 2 camarades, et le juif. Je courus à nouveau… »

Le Docteur K me regardait d’un air satisfait.

« C’est bien ! C’est très bien ! C’est la première fois que vous me donnez cette version des faits. J’ai l’impression que, pour une fois, vous progressez. Un nouvel élément est apparu que vous ne m’aviez jamais raconté. Est-ce vous qui l’avez imaginé ou votre arrière-grand-père qui vous l’a raconté ?

  • Je ne sais pas… je n’en sais rien… oui, c’est la première fois que j’ai entendu ces cris… je… c’était atroce, absolument atroce ! Docteur K, je crois que je suis en train de devenir fou… aidez-moi, aidez-moi, s’il vous plait ! Je vous en supplie ! »

Le Docteur K me regarda avec la plus intense étrangeté, un air machiavélique sur le visage… Que ressentait-il ? Que pensait-il ? Dans son attitude quelque chose m’échappait, me paraissait étrange, mais je ne savais pas encore quoi…

« Avez-vous pensé à aller en clinique, me demanda le Docteur K ?

  • En clinique ? » Je le regardai avec un air abasourdi comme à un malade à qui on annonce un mal incurable. « En clinique ? Vous pensez que je dois aller en clinique ? Qu’est-ce que cela signifie ? Vous venez de dire à l’instant que j’avais fait des progrès ? Et maintenant, vous me dites que je dois aller en clinique ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce que je vais aller encore plus mal, Docteur ? »

Le Docteur K me regardait toujours avec le même air étrange.

« Ne le prenez pas mal, Pierre, mais je crois que, effectivement, un petit séjour en clinique vous ferait le plus grand bien.

Votre état physique ne s’arrange pas, je le vois bien, et vous ne pourrez trouver le chemin de la « guérison » que si vous disposez d’un endroit totalement calme pour votre repos.

Comment est-ce chez vous ?

  • C’est calme, très calme… mes fenêtres donnent dans une arrière-courre.
  • Est-ce lumineux ?
  • Non, pas trop, c’est vrai, mais, en journée, ça.
  • Avez-vous des voisins qui font du bruit ?
  • Oui, mais ça va, je peux vous en assurer. »

Le Docteur K étendit une plaquette devant moi.

« C’est une clinique que j’ai fait construire pour les personnes nécessitant le calme le plus complet.

Des personnes comme vous.

Je pense que vous y serez très bien.

  • Mais… je ne suis pas malade… si ?
  • Non, vous n’êtes pas, à proprement parler, malade… mais… néanmoins, vous souffrez d’un traumatisme profond, dont nous n’avons toujours pas déterminé l’origine et qui nécessite une attention toute particulière…
    Le fait que vous m’ayez exposé une partie du rêve que vous ne m’aviez jamais exposée jusqu’à aujourd’hui montre que nous avons encore des choses à découvrir… des choses ancrées dans votre esprit… mais, les progrès sont trop lents ! Il nous faut maintenant pour avancer plus vite un lieu propice à votre … votre « guérison »… un endroit où vous pourrez vous purger de ce fantôme qu’il y a en vous…
  • Un fantôme ???? Que voulez-vous dire ?
  • C’est une image, mais je crois sincèrement que vous êtes hanté par l’image de votre arrière-grand-père… à tel point que vous vous identifiez presque totalement à lui, que vous avez même récupéré ses souvenirs les plus marquants par un mécanisme biologique que je ne saurais trop expliquer, mais qui est bien là… Oui ! Qui est bien là ! Je le vois, je le sens, je le comprends, même si je n’arrive pas à saisir le fonctionnement… Oui, vous avez bien hérité du traumatisme de votre arrière-grand-père et ce rêve qui vous hante depuis des mois n’est que la manifestation de ce traumatisme jamais « guéri ».
    Or pour le guérir, je ne vois qu’une solution !
  • Laquelle, demandais-je totalement hébété, au Docteur K ?
  • Retrouver la cave, retrouver cette pièce secrète, cette cachette où le juif avait enterré son trésor, la retrouver et y aller ! Le seul moyen pour vous de réparer ce qui s’est passé là bas, quoi qui ce soit passé ! »

J’étais stupéfait ! La voilà, la raison qui poussait mon psychiatre à me faire parler de mon rêve ! Retrouver le trésor, retrouver la cachette, y aller, comprendre et « guérir ».

Cela était-il réaliste ? Etait-il sérieux ? Etait-il aussi simple ?

Je marchai dans les rues en pensant aux mots du Docteur K, à ses mains et à ses yeux. Et je m’interrogeai. Pourquoi était-il si intéressé par cette cachette ? Pourquoi voulait-il absolument qu’on la retrouve ? Pour me guérir de mon traumatisme ou bien… pour retrouver l’or ?

Mais cela ne pouvait pas être ! Un psychiatre ! Un Docteur renommé, en plus ! Qu’aurait-il besoin d’avoir encore plus d’argent ? De richesses ? Cela me semblait invraisemblable et je ne savais plus où se trouvait la vérité.

Quelques jours plus tard je me présentai devant un grand portail plein de herses dorés, à l’entrée d’un parc, celui de la clinique du Docteur K. Ce bon Docteur K…

Le printemps avait recouvert de vert toute la région parisienne. Tout était éclos ! Les arbres verdoyaient sous le soleil de ces premiers jours de douceurs et il régnait dans l’atmosphère cet air de renaissance si typique des premiers jours de printemps. Et malgré mon état dépressif complet, j’arrivai encore à goûter ce radieux et pourtant si banal spectacle.

Après m’être annoncé via l’interphone, on m’ouvrit. Les deux battants du portail s’écartèrent automatiquement pour m’ouvrir le chemin et, prudent et légèrement anxieux, je remontais l’allée de gravier clair qui montait jusqu’à la clinique dont j’apercevais, entre les feuillage des chênes et des châtaigniers, les murs blancs comme de l’albâtre. Mes derniers espoirs de « guérison » se trouvait là, dans ce havre de paix, comme on dit, loin à l’abri de tout, du chaos urbain, de la ville, des klaxons, des gens, dans ce parc que la nature avait reverdi splendidement. Le reste de mes économies y étaient également passé, ajoutant un cran supplémentaire à mon angoisse naturelle.

Des silhouettes blanches, calmes et lentes, parsemaient ce parc de leur présence humaine. D’autres gens, comme moi, sûrement atteints aussi de traumatismes.

Je m’étais renseigné.

Le Docteur K était un grand spécialiste des victimes de guerres. Des hommes, des femmes, venaient le consulter pour effacer les traces horribles de ce qu’ils avaient vécu dans les différents lieux de conflit de ce monde. Son taux de « guérison » était effarant et des patients du monde entier se précipitaient dans ses bras, dans l’espoir fragile de recouvrer un peu de leur normalité d’antan.

Il avait même eu droit à sa page dans Paris-Match, en compagnie de sa femme, une cinquantenaire sublime, à la beauté si gracieuse et élégante, que même les jeunes hommes comme moi ne pouvaient détourner leur regard.

J’étais entre de bonnes mains.

Une infirmière me fit remplir les registres, puis un infirmier, cette fois, me conduit dans ma chambre.

Jamais je n’avais été l’objet de tant d’attentions !

Des tulipes fraîches enflammaient de leur rose la blancheur pure de ma chambre dont la large fenêtre donnait en plein sur le parc et faisait rentrer à l’intérieur un hâle de lumière chaud et doré. J’étais ravi, heureux, presque, pour la première fois depuis bien longtemps… comme si tout mes malheurs allaient s’envoler dans ce paradis terrestre !

Le Docteur K me reçut dans un grand bureau spacieux, rempli, à ras bord, de livres, sur les murs jusqu’aux plafond. Il m’expliqua comment il allait procéder pour me soigner et extirper le mal qui me ravageait. Ce fut bref. Ensuite, je revins m’allonger dans ma chambre. Le « traitement » commencerait le lendemain.

Tandis que je m’endormais, le soir, dans une torpeur presque tranquille, j’entendis un sifflement léger d’air à travers un tuyau…

Le Docteur K me regardait avec ses yeux plein d’une lueur exécrable ! Il me parlait, mais je n’entendais guère… Je me sentais comme dans une gangue de coton… le son de sa voix me parvenait de manière confuse et son image était floue… mon corps même me semblait enfoncé sous des kilomètres de terre, j’arrivai à peine à faire bouger le bout de mes doigts !

Lorsque je m’étais réveillé, le lendemain de mon arrivée, je n’avais pas réussi à me lever. Mon corps ne me répondait plus. Et j’eus beau appeler à l’aide, aucun son articulé ne sortit de ma bouche.

Après un temps qui me sembla désespérément long, un homme et deux femmes vinrent me tirer de mon lit et me posèrent sur un brancard. Ils me tirèrent ensuite le long de couloirs, puis me laissèrent dans une grande salle aux murs verdâtres, à peine éclairée par un plafonnier blafard.

Ce serait là que je passerai désormais le reste de mon séjour, mais, à ce moment, je ne le compris pas encore.

Le Docteur K était décidé à me faire parler. Coûte que coûte ! Et il y mettrait toute sa science !

Alors qu’il avait toujours refusé de m’indiquer un traitement, au contraire, cette fois, il m’injecta dans le corps toutes les drogues qu’il put.

Il m’endormait, me réveillait, m’interrogeait, m’endormait, me réveillait et m’interrogeait à nouveau. Tous mes cycles de sommeil était sous son total contrôle. Et chaque cycle était le siège d’un rêve. Mon rêve, ou un autre… dont il me faisait revisiter chaque repli à la recherche d’un indice.

Sur le mur, il avait dessiné un plan de ce qui devait être l’immeuble où mon arrière-grand-père avait rencontré le juif. Tout y était détaillé en finesse et ajusté en permanence, fonction de mes réponses à ses interrogatoires.

Car oui, il faut bien l’avouer, les séances de thérapie que nous avions entre nous ne semblaient plus destinés à ma soulager de ma peine, mais bien à satisfaire pleinement son insatiable curiosité.

Ce cauchemar s’ajoutait à mon mauvais rêve.

Mon existence avait définitivement basculé dans un monde dont je ne contrôlais plus le cours, une existence faite de sommeil, de réveils violents, de questionnements non moins violents, d’endormissements abrupts provoqués par des injections de drogue, jour après jour.

Rapidement, je perdis le cours du temps. Quel date étions-nous ? Etions-nous le jour ou la nuit ?

Ces notions s’étaient envolées de mon champ de conscience.

Quand les sessions s’arrêtaient, on me transportait dans un cachot… ça n’était pas la chambre dans laquelle on m’avait installée le premier jour… non, c’était un véritable cachot, certes, sec et propre, mais totalement hermétique, ou presque, avec une petite lucarne en hauteur, que je ne pouvais atteindre, et une lourde porte capitonnée, percée en son milieu par un judas.

Une simple planche faisait office de couchette et dans un coin était posé un pot dans lequel je me soulageais.

J’y faisais des aller-retours sans logique apparente. On m’y jetait comme un animal et on m’y reprenait en m’attachant dans une camisole et en me traînant jusqu’à la chambre des tortures, comme je l’appelais désormais.

Dans cet état d’hébétude, je voyais, à chaque interrogatoire, le plan s’agrandir, prendre de la place, s’étendre sur toute la surface du mur. Des notes y étaient collées à l’aide de pâte à coller et des photos que le Docteur avait dû télécharger sur Internet, des photos d’immeubles, de rues, en couleurs ou en noir et blanc.

Avec une patience infinitésimale, il reconstruisait mon cauchemar en plan comme une maquette de train miniature. Un quartier de Prague s’y recréait, ponctuée de points d’interrogation qui, je le voyais bien, disparaissaient et étaient remplacés par de nouveaux éléments de décor.

Autour de moi, allongé et sanglé sur ma civière, éclosaient des traces d’informations, des quantités  de feuillets imprimés, sortis tout droit des archives du World Wide Web, hachurés de rouge, de vert, de jaune fluo, reliés entre eux par des flèches tracés nerveusement dans la surface du mur… Des points d’exclamation explosaient ça et là, comme sur un immense cahier.

Mes paroles, dont pas une syllabe n’échappait à son ordinateur, venaient se rajouter en surimpression à ce chaos indescriptible… des phrases… des mots… des exclamations parfois simplement ! Tout le contenu de ma tête se déversait dans ce décor de savant fou ! Dans le but unique de retrouver la cachette du juif !!!

Combien de temps avais-je passé dans la clinique du docteur K ?

Un jour… une nuit… il m’était encore difficile de déterminer l’heure… les infirmiers rentrèrent dans le cachot et m’emmenèrent brutalement !

Je sentis qu’on me transportait avec une facilité qui me dérouta.

Qu’étais-je devenu ? Il me semblait, dans leurs bras, que je ne pesais plus rien.

Ils me déshabillèrent et me jetèrent, nu, sur le sol en carreau dans ce qui semblait être une douche commune. Un jet froid et puissant d’eau me transperça et me projeta comme un vulgaire chiffon à l’autre bout de la pièce.

Après quelques minutes de ce traitement, on m’enfila quelques vêtements secs, puis on me mit un bandeau sur les yeux et à nouveau on me transporta.

Je fus bringuebalé encore puis jeté très probablement dans le coffre d’une voiture, car après un atterrissage douloureux de mon corps, j’entendis très nettement le claquement d’une portière. La voiture démarra. Les virages s’enchaînèrent. Je ressentais chaque accélération, chaque coup de frein, chaque virage. Ma désorientation était totale, je n’avais pas le moindre indice de ma localisation.

Et puis, le roulis s’arrêta. Le coffre s’ouvrit, on me fit sortir, me mettre debout. Sur mon visage et sur mes mains, je ressentis l’air frais du dehors, j’entendais des gazouillis d’oiseau, le souffle de la brise dans les arbres.

C’est ainsi que je fus rendu à la vie.

Après quelques secondes d’hésitation, une fois que j’eus entendu partir la voiture qui m’avait amené et m’être assuré d’aucune présence humaine, je retirai le bandeau.

Le pire dans toute cette histoire était que personne ne s’était enquis de ma disparition. Ni mes voisins, ni les quelques rares personnes que je fréquentais à Paris, ni les collègues de bureau, ni ma famille. J’avais disparu pendant plusieurs mois et cela n’inquiéta personne !!!!

Plusieurs mois !!

Et mon existence, comme si cette disparition n’avait été qu’un rêve, reprit comme avant.

Dans l’affaire, j’avais perdu une vingtaine de kilos et quelques cheveux. Quand les gens me retrouvèrent, ils me regardèrent tous avec cet air que l’on a quand on salue un rescapé de tremblement de terre. Je lisais dans leur regard à la fois une grande pitié et une sorte de dégoût.

Oui, j’avais changé physiquement, je n’étais plus le même.

Dans le miroir, mon visage s’était amaigri, avait durci. La maigreur faisait ressortir les os et des orbites concaves s’étaient creusées autour de mes yeux.

Mes cheveux, d’un noir parfait auparavant, s’étaient parsemés de traits gris sur les tempes. Mon teint de peau s’était grisé.

Une seule chose s’était amélioré dans mon état : les cauchemars !

Mon rêve avait disparu !

Le docteur avait eu raison et il était parvenu à me l’extirper du cerveau.

Je dormais à nouveau bien.

Une année, en fait, s’était écoulé depuis mon entrée en clinique et le printemps, comme une répétition, arrivait à nouveau. J’appréciai ce moment de l’année où la nature renait, où les platanes se recouvrent à nouveau de leurs feuilles, où les fleurs éclosent dans les parcs, où l’atmosphère même change et devient plus douce.

Les fins de semaine, je les passai à marcher ou à lire dans le parc Montceau que j’appréciai tout particulièrement pour sa luxuriance. J’y oubliais tous mes tourments, la dureté de la vie, mon vieillissement prématuré.

Equipé de ma tablette, je m’installai souvent sur un banc et lisais les nouvelles comme j’avais toujours eu l’habitude de le faire. J’adorais m’informer, lire l’actualité, décortiquer la presse, opposer les points de vue et me faire ma propre opinion.

Un jour, un titre curieux attira mon attention.

Il était tiré du Parisien.

Un célèbre psychiatre avait disparu pendant une semaine et son corps avait été retrouvé à un millier de kilomètre de Paris, à Prague, la capitale tchèque.

C’était un ouvrier, à bord de sa grue, qui avait aperçu en premier le cadavre.

Pendant qu’il creusait une fosse pour couler les fondations d’un immeuble, un coup de pelle lui révéla un poing tendu vers le ciel.

Il s’arrêta et alerta immédiatement ses camarades et son chef de chantier.

Oui, c’était bien une main, une main d’homme, serrée autour de quelque chose qu’on ne pouvait pas voir.

Le chef de chantier, paniqué, et embêté également que les travaux dussent s’arrêter à cause de ce poing, décida d’alerter la police qui vint rapidement.

Autour du poing s’était formé un cercle d’hommes intrigués et inquiets. Certains y virent un présage malveillants. D’autres allumèrent simplement des cigarettes pour profiter de cette interruption. Les policiers et le chef de chantier discutèrent un instant, puis prirent la décision de déterrer complètement la main pour voir ce qu’il y avait au bout.

Deux hommes furent désignés et, armés de pelles, ils commencèrent à dégager la main, puis ce qu’il y avait autour.

C’était bien le corps du docteur K !!

Il avait été saisi par la terre comme par un flash photographique dans une pose étrange. Son corps  semblait avoir tenté de se protéger de quelque chose… il était entièrement recourbé sur lui même et dans le visage et dans le regard du docteur on pouvait lire une sorte de terreur immense et ancestrale. Un rictus atroce le défigurait comme une marque au fer rouge.

Le corps était entièrement rigidifié. A tel point qu’il fallu couper à la scie les doigts du poing pour voir ce qu’il renfermait.

C’était un diamant ! Une pierre énorme ! Quelque chose que peu avaient vu de toute leur vie.

Les hommes du chantier se signèrent lorsqu’ils le virent. En eux s’immisçaient une grande peur, comme si la découverte de ce corps, avec ce diamant, signifiait qu’un malheur terrible allait s’abattre sur le chantier !

Autour du corps, on trouva trois cadavres de soldats de la deuxième guerre mondiale. On identifia rapidement à quelle armée ils appartenaient. Sur leur col de veste, très lisiblement, apparaissait le signe le plus maudit de toute la guerre, celui de la SS !!

Très vite, la presse s’empara de l’affaire qui déclencha une véritable tempête médiatique pendant un ou deux jours.

Qui étaient ces soldats ?

Et qui était cet homme dont on venait de trouver le corps parmi ces squelettes ?

Comment avait-il été enterré là ?

Pourquoi n’était-il pas décomposé comme les autres ?

Lorsqu’on apprit qu’il s’agissait du fameux docteur K, le monde fut ébahi !

Publicités

A propos Abstract Specis

Sketches, drawings, etc.
Cet article a été publié dans Non classé. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s